
“La Baleine et le musicien” invite à considérer la musique autrement : comme un long voyage, un moyen de connecter avec ceux qui ne parlent pas la même langue, et qui ne sont pas de la même espèce que nous.
Sorti ce mercredi 17 juin, le documentaire de Valentin Paoli s'attache à un phénomène troublant : la musique de Rone semble attirer les baleines et les dauphins. Des navigateurs ont filmé, à plusieurs reprises des cétacés s'approchant de leur bateau lorsque les notes planantes et nostalgiques de l'artiste résonnaient en mer. D'abord une possible coïncidence, mais les vidéos s'accumulent, laissant place à un semblant de certitude.
Rone part alors à la rencontre d'Olivier Adam, bioacousticien spécialiste des cétacés depuis 2001, qui lui révèle que les sonorités de ses synthés et modulaires sont très proches de celles produites par ces animaux. Olivier raconte sa première rencontre avec ce monde acoustique sous-marin, lors d'enregistrements au large de Gibraltar : « ça a été une révélation, je n'avais aucune idée que les cétacés utilisaient autant l'acoustique dans leur activité vitale ». Il décrit l'océan comme un espace sonore à part, « un peu comme une cathédrale, avec la surface comme réflecteur acoustique et le fond marin qui donne une certaine réverbération vraiment sympa ».

Porté par Valentin Paoli, le projet a séduit Olivier par sa volonté de traiter Rone et les baleines avec la même considération. Il le décrit comme quelqu'un d'humble et à l'écoute, « très touché par le fait qu'il veuille être entouré afin de ne pas faire n'importe quoi ». Sur l'album né de cette collaboration, Megaptera, il salue le résultat : « il a su les assembler, les construire, les jouer pour arriver à des morceaux tellement forts, c'est juste énorme ». Pour lui, Rone a raison de viser une musique sincère plutôt qu'une simple imitation des chants de baleines : « il n'y a pas de raisons que les mammifères supérieurs, comme les baleines, ne puissent pas y être sensibles également ».
Pour Rone, cette aventure est arrivée à un moment de remise en question. Après des années de tournées intenses, « grisantes au début » avant de virer à « une forme de désorientation », il envisageait d'arrêter la musique. Les vidéos de marins ont d'abord suscité chez lui « surprise, intrigue, amusement, émotion, mais aussi un peu de scepticisme ».
Cette découverte a changé sa manière de composer. « J'ai toujours eu du mal à m'exprimer avec des mots, la musique a toujours été pour moi la forme d'expression la plus juste », confie-t-il. De là est née une question centrale : « si la musique permet de créer cet espace de résonance entre les humains, peut-elle aussi dépasser les frontières de notre espèce ? ». Avant son départ pour La Réunion, il a longuement écouté les chants de baleines enregistrés par Olivier Adam, jusqu'à ce que l'objectif change de nature : « il ne s'agissait plus de savoir si ma musique pouvait attirer les baleines, mais d'apprendre à écouter ».

Sur l'idée d'un dialogue avec les cétacés, Rone reste prudent : « je ne prétends pas avoir communiqué avec les baleines au sens littéral ou scientifique du terme ». Ce qui l'a marqué, c'est plutôt la rencontre avec une altérité radicale, croiser leur regard sous l'eau, entendre leurs chants résonner pendant qu'il joue. Il évoque la notion de résonance développée par le philosophe allemand Hartmut Rosa, « une relation au monde fondée sur l'écoute, l'émotion et la transformation mutuelle ». Sa conclusion : « je ne sais pas s'il y a eu dialogue avec les baleines, mais il y a eu, pour moi, un moment de résonance ».
Sur les conditions du tournage en mer, Rone insiste sur la dimension éthique du projet, encadré par des protocoles stricts : « si la baleine ne manifeste aucun intérêt pour la rencontre ou semble gênée, nous nous retirons ». Un cadre contraignant mais rassurant, qu'il rapproche d'une citation de Camus, « l'art vit de contraintes et meurt de liberté ».

Article rédigé par Marie Espargiliere, interviews de Rone et Olivier Adam menés par Marie Espargiliere.





