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Dans le salon d'un appartement parisien, les platines de Domi côtoient les pochettes plastiques soigneusement étiquetées. Huit ans d'engagement militant chez Consentis, quatre ans de DJing, et depuis une semaine, un virage décisif : choisir la musique comme priorité. "C'était le bon moment pour moi", souffle-t-elle.
L'entrée dans la scène minimale
L'histoire commence en 2013 avec la découverte de la musique électronique, des figures de Détroit. Puis vient Ibiza, une semaine intense où elle enchaîne les clubs. "J'ai vu tous les gros noms. J'ai pu un peu tous les cocher de ma liste. Après ça, je me suis un peu plus intéressée à des niches."
2015 marque le véritable tournant : le Weather Festival et RPR Soundsystem "Je me rappelle m'être dit : c'est ça, cette essence-là." À l'époque, la micro-scène minimale parisienne se structure autour d'un groupe Facebook de dig, Micro House Music Only, une centaine de membres qui se retrouvent tous les week-ends aux mêmes événements. "On allait tous les week-ends dans les mêmes évènements, dans les mêmes soirées, écouter les mêmes artistes. C'est à travers cette communauté-là que j'ai découvert énormément d'artistes."
La scène roumaine devient une obsession. Et surtout, le vinyle s'impose comme le médium privilégié. "Toute ma vie tournait autour de la minimale. J'ai acheté des platines, j'ai commencé à collectionner des disques bien avant de commencer à jouer."
Mais la scène, aussi passionnante soit-elle, est intimidante. "C'est une scène qui est très rigoureuse et très exigeante." Plus difficile encore l'absence de représentation féminine. Les rares artistes émergentes étaient systématiquement décrédibilisées. Forcément, ce n'était pas un environnement très sécurisant pour apprendre."
À la fin de ses études, son horizon musical s'élargit. Toujours par le vinyle, elle découvre que certains artistes comme les résidents de Cartulis mélangent break, techno, électro et progressive. "Avec cette touche, cette patte plus électro qui est aujourd'hui carrément ma patte."
Entre canapé et disquaires : la quête du disque
À 90%, Domi digue depuis son canapé, sur Discogs. "Je suis plus à l'aise. J'ai toujours les mêmes enceintes pour écouter, et je ne suis pas pressurisée pour acheter."
Mais elle adore aussi les disquaires, surtout à l'étranger. "Quand je vais jouer seule dans une autre ville, c'est l'activité parfaite qui m'occupe et me donne de la joie. J'ai besoin de personne, et justement c'est mieux si je suis seule." Malgré les défis, Domi souligne que les clubs sont l'endroit au monde où elle se sent le mieux, une source de joie et d'épanouissement.
Sur son canapé, elle évite les achats compulsifs qui ont longtemps ponctué ses passages en boutique. "Pendant longtemps, je faisais beaucoup d’achats que j'ai regretté après. Maintenant sur mon canapé, je suis plus au calme. Moins de nervosité, moins de pression."
Elle a développé un système d'organisation méticuleux : chaque vinyle est glissé dans une pochette plastique avec une étiquette indiquant le genre, l'année, le label, le nom de l'EP et de l'artiste. "Je trouve ça cool comme façon de classer, mais ça ne suffit pas. J'aimerais développer un autre système, notamment avec des gommettes. Gene On Earth a fait une vidéo sur Resident Advisor où il présente sa manière de classer les vinyles, j'ai trouvé ça génial. Ce sont des petits outils pour mieux connaître sa collection. Ça fait partie de mon rituel."
Apprendre à mixer : un parcours thérapeutique
Domi commence ses premiers gigs en 2021, après avoir appris pendant le confinement. Mais un détail crucial : elle démarre sur CDJ en public, alors qu'elle s'entraîne déjà sur vinyle à la maison. "Je tremblais. C'était tellement overwhelming pour moi de jouer devant un public qu'il fallait que je trouve des moyens de réduire le stress."
Il lui faudra attendre 2022 pour oser le vinyle en public. Ce qu'elle décrit n'est pas l'apprentissage ludique que l'on pourrait imaginer. "Pour moi, apprendre à mixer a agi comme une sorte de thérapie, à plusieurs endroits de ma vie. Mais ça a été fait dans la douleur : j'ai pleuré beaucoup et ce n'était pas toujours du plaisir car j’étais très exigeante avec moi-même. Je n'ai pas appris dans ce truc de jeu et de divertissement que ça aurait dû être. J'ai un autre parcours."
Mais elle a continué. "Dans le fond, je savais que c'est ce que je voulais et aujourd’hui je suis super fière de mon parcours."
Aujourd'hui, elle ne prépare plus ses sets comme à ses débuts. "Au début, c'était une affaire de nervosité. C'était tellement overwhelming qu'il fallait que je trouve des moyens de réduire le stress." Mais elle garde toujours une intention claire.
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Le vinyle : le choix de coeur
Si Domi joue majoritairement en vinyle aujourd'hui, ce n'est pas par purisme mais par choix de cœur. "Si je digue un morceau qui est sur digital et vinyle, je vais l'acheter en vinyle. Mais si c'est que digital, ce n'est pas grave, je vais l'acheter quand même. Je ne vais pas me retenir de le jouer parce qu'il n'existe pas en vinyle." C'est plus naturel qu'idéologique. "J'achète plus de vinyles, donc j'ai envie de les jouer. Et c’est vraiment le média que je préfère. Mais si les conditions techniques ne sont pas là, je ne vais pas me forcer."
Le paradoxe est cruel : elle est souvent bookée parce qu'elle joue sur vinyle, mais les moyens ne suivent pas toujours. "Il y a un vrai décalage entre pourquoi est-ce que tu es bookée, ton style musical, et les moyens mis en place pour que tu puisses jouer dans de bonnes conditions."
Dans son rider figure désormais un lien vers le guide de Resident Advisor pour régler un setup vinyle. "Je ne suis pas sûre que les promoteurs et les orgas regardent, mais c'est là."
Le set qui a tout changé
Si Domi devait choisir un moment charnière, ce serait son set au festival Hors Sol en 2024. "Pour moi, il y a un avant et un après ce set du HORS SOL festival. Littéralement, c'est clair et c'est une évidence."
Les conditions étaient magiques : une forêt, trois heures au coucher du soleil. Mais surtout, une liberté mentale inédite. "Le public d'HORS SOL, ce n'est pas tout à fait une scène minimale, on ne vient pas du même endroit en termes de culture musicale. Je me suis sentie beaucoup plus libre dans la préparation. Je me suis dit : les gens devant moi, ils n'attendent rien de moi, ils ne me connaissent pas. Mais ce sont des mélomanes, ils sont ouverts."
Le contraste s'annonçait radical : Lucas Moinet venait de faire danser la foule avec un set 100% house new-yorkaise, très joyeux, solaire. Elle, elle allait amener la nuit. "J'avais prévu de jouer des trucs très acides, très deep. Je me suis dit : je vais casser complètement cette vibe, ça va être terrible. Mais je l'ai quand même fait en me disant que le public d'HORS SOL est capable d'accueillir ça."
Et ça a fonctionné. "Il y a eu un tel retour, un moment magique s'est passé. Ce gig a soigné quelque chose en moi. Pendant longtemps, c'était difficile de m’exprimer pleinement, d’avoir confiance en mes goûts et de pouvoir les assumer. Parce que je joue aussi des trucs deep, moins "accessibles" apparemment, qui ne sont pas forcément dansants."
Ce set a ouvert des portes. "J'ai l'impression que cette scène-là m'a adoptée. J'ai été bookée sur plein de line-ups après ça, sur d'autres programmations beaucoup moins minimales. Je me retrouve sur des line-ups parfois où je ne connais pas du tout les autres artistes. Je trouve ça très cool, on me fait confiance."
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Consentis et le réseau de soutien
Pendant huit ans, Consentis a été le cœur de la vie de Domi. Quatre jours par semaine, du lundi au jeudi, elle se consacrait à ce projet qu'elle a cofondé. Le vendredi était réservé à la préparation de ses sets, au repos, aux voyages. "Toute ma vie tournait autour de ça", résume-t-elle. En tant que salariée de l'association, elle portait un projet qui la dépassait tout en lui étant intimement lié.
L'équilibre fragile entre militantisme et DJing
L'équilibre était précaire. "C'était difficile, c'était un équilibre très fragile. Quatre jours par semaine, mais le travail social fait qu’à la fin de la journée, j'étais lessivée.”
Le télétravail du lundi au jeudi lui permettait de gérer tant bien que mal ce double engagement. "L’équilibre tenait au fait de dormir beaucoup, de faire du sport, d’avoir une hygiène de vie qui me permet de concilier les deux." Mais sa créativité en souffrait. "Bien sûr, c'est une évidence. En tant qu'humain, on a une batterie pour la journée. Tu dépenses les trois quarts de ta batterie pour ton travail classique, il te reste le reste pour les tâches ménagères, le social, la famille, tout le reste."
Le fait que les deux projets évoluent dans le même milieu de la scène électronique était un atout. "Peut-être que la plupart des gens n'ont pas forcément un métier à côté qui soit si prenant, qui soit leur projet aussi." C'est un engagement passionné qui s'ajoute au travail. Même si l'environnement était différent bureau et télétravail pour Consentis, clubs et voyages pour le DJing, la charge émotionnelle était omniprésente.
"C'est un travail, Consentis, qui est très prenant. C'est inhérent au fait que ce soit mon projet, une lutte et une passion aussi, ce qui rend l'équilibre précaire."
Mais c'est aussi Consentis qui lui a permis de construire un réseau de soutien essentiel. Car très vite après avoir commencé à mixer, Domi a été victime de harcèlement sexuel. "Ça s'est passé très vite et ça a été terrible pour moi."
Mais quand elle a commencé à mixer, elle s'est retrouvée dans des endroits inconnus. "Quand tu commences, tu fais des petites scènes, il n'y a pas forcément un personnel de sécu qui est là, il n'y a pas forcément les orgas.”
C'est à ce moment-là que Paloma Colombe et d'autres DJs ont pris la parole sur le sujet.
De là naît Réinventer la Nuit, d'abord sous-projet de Consentis, puis association autonome qu'elle cofonde. "Pour moi, ça a été très important, face à un problème, de trouver des réponses collectives, de trouver un soutien communautaire. Aujourd'hui, quand on a un souci, on peut en parler."
Des outils concrets ont été développés. "Dans mon rider maintenant, il y a une ligne sur les violences sexuelles. Je fais attention aussi quand j'ai des contrats, à rajouter des clauses sur les violences sexuelles.”
Le grand virage : choisir la musique
Depuis une semaine, Domi n'est plus salariée de Consentis. La transition vers ce moment a été longue et difficile. "Ça a été difficile pour moi de prendre la décision de ce rééquilibrage."
Le travail social demande une énergie considérable, et après huit ans, elle n'en avait plus. "C'est naturel, au bout de huit ans, de se dire : j'ai envie de faire autre chose. Aujourd'hui, Consentis n'a plus autant besoin de moi. Il y a des gens superbes qui travaillent sur ce projet, en qui j'ai 100% confiance.”
Elle va continuer à œuvrer dans le projet mais de manière bénévole en se présentant au bureau, avec un rôle plus stratégique, de représentation, moins opérationnel.
Sa créativité était complètement étouffée. "C'est une évidence. Bien sûr." Et déjà, après une semaine de pause, le changement est radical. "Ma créativité a déjà quadruplé."
Elle compte se mettre à la production musicale, dans cette même fibre minimale et techno qui l'anime depuis plus de dix ans. Un nouveau chapitre s'ouvre.
"Je ne regrette rien de mon parcours. Consentis, c'est mon projet. Il est plus qu'indispensable à la scène aujourd'hui. Et plus qu'indispensable à ma vie aussi. M'en détacher doucement, il a fallu prendre le temps que ça prenne. C'est normal. Avoir plusieurs activités qui nous passionnent et qui sont complémentaires, c'est une chance incroyable. Et choisir la musique est une chance inouïe. Il fallait juste rééquilibrer le temps de travail et l'énergie."
Dans son salon parisien, les platines attendent. Les pochettes plastiques étiquetées s'accumulent. Le prochain set se dessine déjà, quelque part entre minimal techno et électro progressive. Domi est prête pour 2026 : l'année où la musique devient sa vie, et où l'engagement trouve enfin sa juste place.
Interview menée et rédigée par Marie Espargiliere







