
« La hard-techno, c’est un rouleau compresseur : tout le monde en veut, tout le monde veut s’y mettre - les artistes, les collectifs… C’est un raz de marée ! »
C’est l’histoire d’une vague qui a envahi toute la France en pleine pandémie de Covid-19. Pas un virus, mais bien un courant musical : la hard techno. De TikTok à l’immense majorité des clubs et warehouses de métropole, ce style a connu un succès fulgurant ces 5 dernières années.
Si à Paris, cette scène parvient à coexister au sein d’un écosystème foisonnant de clubs et d’esthétiques, la configuration est bien différente en métropole, où les lieux de diffusion dédiés aux musiques électroniques se font plus rares, et reposent sur un public moins extensible.
Alors comment les scènes de métropole ont-elles vécu la vague hard techno ? Réponse avec plus d’une dizaine de clubs, de collectifs et d’orgas aux quatre coins de la France, de Biarritz à Brest en passant par Toulouse, Lille, Dijon, Lyon, Strasbourg, Rouen et Bordeaux.

Une épidémie musicale en pleine pandémie sanitaire
Le raz-de-marée hard techno débute, donc, grâce à TikTok. Une génération entière de futurs clubbers, qui, confinée et avec pour seule fenêtre sur la scène électronique des vidéos de DJs se filmant en train de mixer, découvre avec envie un style historiquement confidentiel, marginal et discrédité, qui devient soudain désirable.
« Un des gros aspects qui fait que la hard techno se retrouve là où elle est aujourd'hui, c'est que les artistes qui maîtrisent le mieux les codes des réseaux sociaux sont les DJs hard techno, » explique Hugo, programmateur du Kodz à Lille.
À la sortie de la pandémie, les soirées hard techno se multiplient partout en France. Car cette nouvelle scène a un atout : pouvoir mobiliser un large public, notamment grâce à une communication travaillée et des codes qui lui sont propres, le tout sans miser sur un line-up coûteux.
Une recette gagnante pour les collectifs, comme pour les clubs : « Tout le monde est content » résume Enzo, programmateur du club biarrot La Rhapsodie. En commençant à programmer de la hard techno, « on s’est rendu compte qu’on se retrouvait face à un public extrêmement communautaire, voire en quête d’identité, poursuit-il. Un public assez jeune mais hyper nombreux. » Et ce nouveau public en grande partie issu de la Gen Z n’est pas sans causer de remous et de polémiques au sein de la scène électronique.

Une massification qui apporte son lot de dérives
« On va pas se mentir, c'est toujours un peu la course à plus vite, plus fort, plus gros, plus impressionnant, » confie Quentin, programmateur du club Le Spot, à Rouen. Scénographies extensives, BPMs toujours plus élevés, drops omniprésents : la culture hard techno a beaucoup évolué ces dernières années, avec la crise sanitaire comme point de bascule. « J’ai l’impression que le public et les organisateurs ont oublié d’où vient cette musique, » souffle Nicolas, co-fondateur de Risk, un collectif historique à Dijon.
Guillaume, membre du seul crew à Brest qui jouait de la hard techno bien avant la hype, Exalt, ne mâche pas ses mots vis-à-vis d’un style de cœur dont la culture a été transformée à des fins commerciales : « J'avoue que ça me terrifie un peu ces soirées-là, parce que je n’ai pas l'impression de vivre quelque chose. Ça devient stérile, comme musique. »
Le collectif fustige une économie quasi-industrielle, où l’on ne viendrait plus vraiment pour la musique, mais pour voir un show assuré par des DJs/influenceurs. « J’ai l’impression que les soirées hard techno, c’est un produit de consommation : {les clubs} bookent des artistes mainstream qui jouent leurs sets, et ensuite la salle se vide » Avant de soupirer : « c’est dur d’évoluer dans ce climat-là. »

Même certains collectifs hard techno déplorent cette réalité, qui limite le champ des possibles en termes d’éclectisme musical. À l’image de François, le fondateur d’Obscene, basé à Strasbourg : « Ce qui est dommage, c'est que {…} le public n’est pas assez intéressé pour aller voir d'autres choses, écouter d’autres styles de musique plus pointus. »
Au-delà des pratiques musicales de ce nouveau public hard techno, ce sont enfin les comportements qui sont pointés du doigt : animosité, consommation excessive de drogues, agressions sexuelles, gormitis… « Ce sont des gens qui n'ont pas forcément les codes, {…} qui sortaient en boites de nuit classiques et ont moins les notions de respect comme il pouvait y avoir dans la techno à l'ancienne, » regrette Alexandre, le directeur artistique de 23:59, une orga référence à Lyon, qui mise sur la prévention pour endiguer le phénomène. Mais ce dernier récuse la responsabilité du courant hard techno, en invoquant deux décennies passées dans le milieu techno et rave : « Il y a toujours eu des comportements déplacés {…} Hélas, l’être humain est l’être humain. »

Adaptation, rejet, et compromis : le dilemme des collectifs
Les premiers touchés par la massification de la hard techno, ce sont les collectifs historiques, qui sont pour beaucoup obligés de s’adapter à cette nouvelle configuration esthétique. Bouta, le fondateur de La Kermess qui organise des soirées trance, eurodance et techno, peut en témoigner : « On a passé une très mauvaise année 2025, parce qu'on n’a pas voulu sauter sur la hard techno, {…}, on a continué à faire ce qu'on faisait d'habitude. Ça a été une grosse claque, parce que les gens ne venaient plus, tout simplement. »
« À l'époque, on faisait des soirées où on n’avait même pas de headliner et on arrivait à faire 1200, 1500 personnes facile ! poursuit le promoteur originaire de Bordeaux. Maintenant, même avec des gros artistes, c’est une catastrophe. » Alors, face à la désertion progressive du public, celui-ci a trouvé un compromis : programmer des artistes hard techno en fin de soirée pour attirer du monde, tout en continuant de défendre la ligne artistique d’origine. “Notre préoccupation principale, insiste Bouta, c’est vraiment de proposer de la bonne musique aux gens.”
Exalt, le collectif de Brest, a quant à lui choisi de se tourner vers des styles plus underground, comme la techno mentale ou la jungle, dès le moment où la hard techno s’est démocratisée. Une démarche quasi-politique pour continuer à faire découvrir de nouvelles esthétiques à leur public, rester sous le spectre du mainstream et “se respecter musicalement”, quitte à organiser des soirées qui finissent régulièrement à perte.
Et à Dijon, le collectif Risk fonctionne encore très bien sans flirter avec des styles plus extrêmes, mais c’est avant tout parce qu’il est installé depuis plus de 20 ans, et est devenu une institution à part entière. Nicolas, son cofondateur, accepte l’idée d’une barrière générationnelle : « cette tranche de public entre 18 et 25 ans, on est peut-être passé à côté. » Parce que « ce durcissement de la scène, on ne l'a pas revendiqué et on ne l’a pas défendu du tout. »

Les clubs, pris en étau entre impératifs économiques et ambitions stylistiques
Face au succès de la hard techno, les clubs n’ont quant à eux pas vraiment de marge de manœuvre : programmer un autre style, c’est prendre un risque financier malvenu en cette période difficile pour le milieu de la nuit. « La fréquentation, elle est devenue complexe, et c'est un phénomène qu’on voit partout, » confirme Quentin, le programmateur du Spot.
Julien, son homologue brestois témoigne régulièrement de soirées moins remplies à la Suite, dès que la couleur musicale se cantonne à une techno mentale ou industrielle, des styles qui étaient jusque-là plébiscités : « on voit tout de suite que ça impacte moins les gens, ils sont à la recherche de sons plus durs. » Même les évènements traditionnellement organisés en partenariat avec le festival Astropolis ne font plus salle comble. Si bien qu’aujourd’hui, près de la moitié des nuits du club sont désormais dédiées à la hard techno.
En parallèle de la fréquentation, et pour enfoncer le clou, les budgets des soirées hard techno sont aussi bien plus légers pour les clubs. « En house ou en transe, on est obligés de booker des headliners, des artistes qui tournent énormément et qui ont des cachets deux fois plus importants pour remplir un minimum le club, » explique Hugo, du club Kodz à Lille, en justifiant le virage opéré dans une programmation plus dure.

Mais continuer de défendre d’autres styles est devenu central, car se tourner massivement vers la hard techno, c’est risquer de laisser mourir les autres scènes. « Oui, il y a une prédominance de la hard techno depuis un an et demi, parce que ça correspond à la demande, et qu'à un moment on gère aussi un établissement qui doit ramener de l'argent, résume sans langue de bois Quentin. Mais ce n’est pas au détriment des autres styles, on essaie d'équilibrer au maximum. »
« Il faut penser à tout le monde, » renchérit Hugo, qui rappelle par exemple l’héritage important de la hardstyle et du jumpstyle, qui depuis plusieurs décennies fait vibrer les raves de la région lilloise. L’organisation de soirées dédiées fait venir un public certes plus âgé, mais qui se mélange, par moments, aux nouvelles générations de clubbers.

Saturation du marché et avenir incertain
Quoi qu’il en soit, les temps semblent moins roses qu’avant. En cause, notamment, l’envolée des cachets des artistes, « le vrai sujet sur la table en ce moment », insiste Quentin. « Le fait que {la hard techno} attire de plus en plus de monde, forcément les agences se rendent compte qu'il y a toute une manne financière à se faire, » poursuit Alexandre, de 23:59.
Des coûts que les structures de petite taille, à l’image du Spot, ne peuvent plus encaisser : « On a des artistes qui sont surmédiatisés, donc c'est plus compliqué de remplir le club : notre public se déplace, il va avoir des gros évènements à Paris pour lesquels on ne peut pas concurrencer parce que les artistes coûtent trop cher, » raconte le programmateur du club rouennais.

Alors quid de l’avenir ? Les avis divergent quant à la dynamique de la scène hard techno. Si l’orga lyonnaise 23:59 estime qu’elle « a de beaux jours devant elle », à condition d’un renouvellement esthétique et d’hybridations avec d’autres styles comme la hard music, d’autres, comme Obscene, présagent « un essoufflement {…} qui arrive petit à petit ».
Érodée par la mainstreamisation, une offre de plus en plus abondante et une certaine lassitude du public, la hard techno s’apprête alors peut-être à céder sa place, après avoir régné en maître depuis la période post-Covid.
Antoine, membre du collectif toulousain Supplément Groove se prend alors à rêver, lui qui donne en parallèle des cours de mix à des jeunes : « Je vois des gens qui ont à peine 18 ans me dire : « je veux mixer de la bossa nova jouer ce style de musique mélangé avec ce style etc. », et ça fait trop plaisir ! Je pense que la house a encore de beaux jours devant elle… Et j'espère que ce sera pas seulement en warm-up. »







