Interview ANNĒ : "Garder un lien avec sa scène natale, c'est une question de respect."

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Originaire de Thessalonique, ANNĒ s’impose comme l’une des figures montantes de la techno actuelle. DJ et productrice, elle façonne une musique profonde, immersive et envoûtante, nourrie par l’héritage de Detroit et les sonorités des années 90-2000.

Attachée à ses racines, elle évoque aujourd’hui son rapport singulier avec la scène grecque dont elle est issue. Entre rayonnement international et contexte local, ANNĒ pose la réalité des liens complexes qui unissent un artiste à son pays d’origine.

English version at the end of the article.

Racines et identité

Peux-tu nous décrire ta scène locale ?

Je viens de Thessalonique, j’y jouais souvent avant mais malheureusement plus beaucoup aujourd’hui. Le problème à Thessalonique c’est qu’il y a peu de clubs et les événements sont plus rares, c’est donc difficile de créer une scène underground constante. Depuis que j'ai commencé à faire des tournées mondiales, je ne suis retournée jouer là-bas que 3 ou 4 fois, mais chaque fois c’était à un vrai plaisir ! Même si la scène n’est pas très grande, j’y vois énormément de cœur et d’intensité, avec des gens très passionnés.

Alors maintenant quand je pense à ma scène locale, je vois plutôt Athènes. C’est la capitale, une ville plus grande donc avec plus d’opportunités. Je suis aussi résidente dans un club là-bas, le SMUT, et je pense que c’est le lieu où je peux vraiment construire une relation durable avec la scène grecque et les ravers.

Pourquoi est-ce important pour toi de rester connectée à ta ville natale et ta scène d’origine ?

C’est quelque chose de très significatif pour moi. Je pense qu’en tant que DJ, rester connecté à son pays et à sa scène locale c’est une question de respect, tant pour l’endroit d’où l’on vient que les personnes qui sont là depuis le début. Et d’une certaine manière, j’y vois aussi une responsabilité. Quand on évolue et qu’on acquiert de l’expérience à l’étranger, on peut ramener des connaissances, un réseau et de nouvelles idées. Cela permet de créer de nouvelles possibilités et, d’une certaine façon, d’inspirer de nouveaux artistes.

En quoi tes racines culturelles influencent-elles directement ta musique ?

Je pense que la culture, et les racines culturelles en particulier, m’influencent de plusieurs façons. Même si l’on ne cherche pas consciemment à l’exprimer, il y a une certaine intensité et profondeur qui viennent de l’endroit où on grandit. Et pour moi, grandir en Grèce signifie grandir avec des émotions fortes, de la lumière et de l’obscurité.

Il y a aussi quelque chose dans la culture méditerranéenne lié au rythme et au mouvement : la musique y est très physique et sociale. Même si je fais de la techno, ce sens de l’expression et de la connexion au dancefloor est très important pour moi. En réalité, mes racines façonnent la manière dont je ressens la musique et dont je me lie au public.

Selon toi, la reconnaissance internationale d’un artiste a-t-elle un impact positif sur sa scène d’origine ?

Oui, définitivement. J’en suis convaincue, car cela peut apporter de la visibilité, ouvrir des portes et créer de nouvelles connexions. Ça peut aussi inspirer les jeunes artistes locaux et leur montrer qu’il est possible de dépasser les limites géographiques. Je le vois et je le ressens moi-même. C’est aussi pour cela que je ne veux pas quitter la Grèce : je veux montrer aux gens qu’on peut accomplir des choses tout en restant ici. Mais aussi parce que j'aime mon pays et que je veux contribuer autant que possible à la scène musicale !  

Cela peut-il aussi créer un écart ?

Oui, cela peut créer un décalage s’il n’y a pas de soutien mutuel ou de communication. Cela peut générer de la distance, des attentes différentes ou créer des malentendus. Je le ressens aussi, car comme je le disais je ne joue plus aussi souvent dans ma ville. Mais cet écart ne vient pas des ravers, plutôt des promoteurs. Parfois, ils ne réalisent pas à quel point il est important pour les artistes de rester connecter à leur scène locale pour faire carrière, ni les efforts que cela demande. Idéalement, le développement international devrait renforcer la scène locale, et non l’inverse. Mais cela dépend des deux côtés.

État des lieux de la scène

Dans une précédente interview, tu évoquais un manque d’infrastructures dans ta scène locale. Quelle est la situation aujourd’hui ?

Je pense que c’est toujours le cas. Nous n’avons pas assez d’espaces. Même les grands promoteurs ont du mal à trouver des clubs ou des espaces pour faire leurs événements. Mais cela vient aussi de la pression économique et le soutien culturel limité. Le gouvernement n’aide pas vraiment, notamment sur les questions de licences et de réglementations.

Que manque-t-il selon toi pour construire une structure solide et durable pour la scène ?

Il manque de la constance et une vision à long terme. Par exemple, une programmation régulière et stable, ainsi que des collaborations plus fortes entre promoteurs, artistes et institutions. Le monde de la nuit a besoin d’une vision stable et de patience, pas seulement d’événements ponctuels et d’une logique à court terme. Aussi, je vois encore beaucoup de concurrence. Mais selon moi, les choses évoluent lorsque les gens passent de la compétition à la collaboration. J’aimerais vraiment voir ce changement d’état d’esprit dans mon pays. Je pense que cela dépend de l’état d’esprit de ceux qui contrôlent le monde de la nuit.

Je constate quand même une amélioration, surtout à Athènes : il y a davantage de prise de conscience, plus d’ambition et des gens qui essaient de construire quelque chose de significatif. Mais le développement reste encore un peu fragile. 

Qu’est-ce qui te motive à défendre ta scène locale ? Quel rôle aimerais-tu y jouer ?

Ma scène locale est l’endroit où j’ai fait mes premiers pas. C’est là que j’ai appris, fait des erreurs et pris certaines des meilleures décisions pour ma carrière. Donc même si les choses n’ont pas toujours été idéales, cette base m’a façonnée. C’est pour cela que je veux rester impliquée, même si je ne joue plus si souvent là-bas.

Je ne veux pas contrôler ou dominer ma scène natale, mais plutôt créer des ponts entre local et international, entre artistes et promoteurs, et entre les générations. Si je peux contribuer à apporter plus de structure, plus de confiance et une vision à long terme, ce sera significatif pour moi. Et il est aussi important d'inspirer les nouvelles générations ! Mon travail consiste à sortir de la musique, et c'est quelque chose qui peut donner de l’inspiration.

Malgré les difficultés, as-tu ressenti des évolutions positives ces dernières années ?

Je pense que les gens sont aujourd’hui plus ouverts d’esprit. Nous recevons aussi beaucoup d’influences venant d’autres pays. Il y a également plus de lieux à Athènes et de nombreux événements qui s’y tiennent régulièrement. 

Chaque week-end, on peut écouter divers DJs et producteurs, et les gens passent d’une soirée à l’autre. Je pense aussi que le club SMUT fait un très bon travail pour la scène underground. Il y a quelque chose de vraiment différent de ce que l’on connaissait auparavant à Athènes. Aussi, il y a le club The Host dans ma ville natale, qui organise régulièrement des événements et propose des programmations variées, ce qui est très utile et inspirant pour la ville !

Héritage et transmission

Tu es très attachée à l’idée de communauté et de partage. Que signifie concrètement la communauté pour toi ?

Quand je parle de communauté, il ne s’agit pas simplement d’être réunis dans le même espace pendant une nuit. Je parle d’interactions qui permettent de construire un écosystème plus sûr pour nous tous, un réseau de personnes qui se préoccupent de la culture, et pas seulement de la visibilité ou de leur ego.

Cela implique de la constance et de la présence, d’être là les uns pour les autres sur la durée. Par exemple, soutenir la sortie d’un artiste, assister à ses événements, partager des connaissances ou recommander des opportunités. C’est une question d’actions, pas seulement de mots.

Et le partage ?

Je pense que c’est quelque chose qui vient naturellement. Par exemple, lorsque je découvre quelque chose de significatif, que ce soit une idée ou une opportunité, je ressens le besoin de le partager.

Et je pense qu’il est important de partager ces choses avec tous les types d’artistes, parce que la scène musicale ne devrait pas être perçue uniquement comme un environnement compétitif. La communauté et le partage sont des prises de positions, presque des engagements.

Comment soutiens-tu la nouvelle génération d’artistes autour de toi ?

Principalement en partageant mes connaissances, mes conseils et mon expérience. Cela peut leur éviter certaines erreurs que j’ai moi-même pu faire. La collaboration est aussi essentielle car elle permet de donner de la visibilité à des voix qui le méritent, alors je partage souvent la musique que les artistes m’envoient. Il s’agit de créer de la confiance, d’encourager la nouvelle génération, de les aider à tracer leur propre chemin et leur donner la force de continuer.

C’est aussi pour cela que je vais lancer mon propre label en mai. C’est une belle opportunité de soutenir de nouveaux artistes, car pour moi cela n’a pas de sens de ne sortir que des personnes qui ont déjà beaucoup de hype.

Penses-tu que la fête et le monde de la nuit sont toujours autant des espaces de résistance ?

Ils ont toujours été des espaces de résistance, où les gens peuvent s’exprimer librement, expérimenter et se connecter. Je pense que cette essence existe toujours, mais le contexte a changé. Aujourd’hui, être un espace de résistance ne signifie pas forcément être dans la rébellion. Il s’agit de protéger la créativité, ralentir le rythme, soutenir l’art ou créer des espaces inclusifs.

La liberté et la connexion humaine, à travers le partage, le soutien et la communauté, sont peut-être aujourd’hui les formes de résistance les plus importantes.

Au-delà de la musique, que veux-tu transmettre ?

Je vois la musique comme un langage, et à travers elle j’espère transmettre des valeurs et un état d’esprit. La patience et la confiance, en soi mais aussi envers les autres. Je veux aussi montrer que la croissance prend parfois du temps, et que les erreurs font partie du parcours. Rester fidèle à soi-même est plus important que courir après la reconnaissance ou les tendances. J’aimerais transmettre l’importance de prendre soin des autres et de la scène elle-même.

Dates à venir

Tu joues bientôt plusieurs b2B all night long avec Sol Ortega. Tu peux nous parler du lien qui vous unis toutes les deux ? 

La connexion avec Sol est très naturelle. Elle repose sur un respect mutuel et une compréhension commune, à la fois dans la musique et dans notre manière d’aborder le DJ booth.

Nous nous écoutons beaucoup et aimons toutes les deux explorer de nouvelles techniques, de nouveaux morceaux. Dès notre premier back-to-back, nous nous sommes tout de suite comprises. Tu sais, ce genre de personne que l’on ne connaît pas encore, mais avec qui tout paraît naturel !

Comment la décrirais-tu ?

Je dirais qu’elle est extrêmement professionnelle, précise et inspirante. Elle sait toujours quoi faire. C’est une excellente selector et productrice, avec des compétences impressionnantes, ce qui rend nos back-to-back très fluides et ludiques.

À quoi peut-on s’attendre pour votre date ensemble à Paris ?

Quand nous jouons ensemble, il ne s’agit pas seulement d’enchaîner les peak time et les gros drops. Nous cherchons plutôt à construire un flux, une énergie et un véritable voyage émotionnel. Je pense donc qu’on peut s’attendre à une expérience faite pour danser, mais qui permet aussi une connexion plus profonde à travers un dialogue entre nous, le public et la musique.

Interview menée et rédigée par Alice Vasseur.

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Roots and identity

Can you describe your local scene?

I’m from Thessaloniki but unfortunately, I'm not playing a lot there now. The problem with the scene in Thessaloniki is that we are struggling a lot with the venues! We don't have many clubs, so events are mostly taking place in multicultural spaces! Then it's hard to create a constant underground scene. I’ve played only 3 or 4 times since I started touring worldwide but everytime I had so much fun! I used to play in my city many years ago! This is the place where I started!  Even if it’s not the biggest scene, I see a lot of heart and intensity behind it, and very passionate people. 

So now for me when I say “local”, my mind is going to Athens. I'm resident in a club there, SMUT, and it’s the only place where I can really create and stay connected with the Greek scene and ravers!

Why was it important for you to stay connected to your hometown and natal scene?

It's something very real to me. Because I think as a DJ, staying connected to your country and hometown scene is about respect, for where you come from and the people who are there from day one. And also I see it as a responsibility somehow. Because if you grow and gain experience abroad, you can bring knowledge, network and new ways of thinking back to your original scene, to create new possibilities and somehow, give inspiration to new artists. 

How do your cultural roots directly influence your music?

I think culture in general and cultural roots influence me in several ways. Even if you don't consciously try to reference them directly, there is a certain intensity and depth that comes from where I grew up. For me, growing up in Greece means growing up with strong emotion, light, and darkness.

There is something about rhythm and movement in Mediterranean culture, like music is physical and social. Even if I make techno, that sense of expression and connection to the dancefloor is very important to me. So basically my roots shape how I feel music and relate to the crowd.

In your opinion, does international recognition have a positive impact on the artist’s home scene? 

Definitely. I truly believe this because it can bring visibility, open doors and create new connections. And also, it can inspire younger local artists and show that it's possible to grow beyond these geographical limits. I see and feel it, also it's happening to me with some of them telling me I inspired them. That's why I don’t want to move out and stay in Greece to prove to people they can achieve things by staying in their country. Also because I love my country and I want to contribute as much as I can in the scene!  

Can this also create a gap?

Yes, at the same time, it could create a gap if there isn't mutual support or communication. It could cause distance, different expectations or maybe misunderstandings. I also feel this because I'm not playing in my city so often as I mentioned before. And the gap comes not from ravers but more from promoters. Sometimes, they don’t realize how important it is for an artist to stay connected in his local scene to make a career out and how much effort you put in. Ideally, international growth should strengthen the local scene, not separate it from it. But this also comes from both sides. 

Scene’s state

In a previous interview, you mentioned a lack of infrastructure in your local scene. What is the situation today? 

I still believe there is a lack of infrastructure. We don't have spaces. Even big promoters are searching all the time for clubs and spaces to make events. Of course this also comes from the economic pressure and the limited cultural support. The government is not helping with the licenses and all this stuff.

What do you think is missing to build a strong and lasting structure for the scene?

It’s missing consistency and long-term planning, things like regular and stable programming, stronger collaborations between promoters, artists and institutions at the same time. Because nightlife needs vision and patience, not just events and short-term mindset. But we need to work on that because I do see a lot of competition between parties and promoters, and I think things grow when people shift from competition to collaboration. I would like to see this mindset change in my country. So I think it's about the mindset of people that are controlling the nightlife.

I do see an improvement, especially in Athens nowadays: more awareness, ambition and people trying to build something meaningful. But the development still feels a little bit fragile.

What motivates you to fight for your local scene? What role would you like to play?

My local scene is where I took my first steps, where I learned, made mistakes, also where I made the best decisions for my career. So even if things weren't always ideal, that foundation shaped me and that’s why I would stay involved, even if I don't play that often now. 

I don’t want to control or dominate my natal scene, but help to build bridges between local and international, artists and promoters, and between generations. If I can contribute to creating more structure, more trust and more long-term vision, then it would be meaningful for me. Also it’s important to inspire new generations! For me, my job is to release music, and this is something that inspires.

Despite the difficulties, have you felt any positive changes in recent years?

I think that now people are more open-minded. And we do have a lot of influences also from other countries, there are also more places in Athens and many events, and they are constant events. Every weekend you can listen to many different DJs and producers and people are going from one party to the other. I also think that SMUT is doing a great job in the underground scene. There is something totally different from what we knew in Athens before. Also the club The Host in my hometown, is doing constant events and line ups, which is something very helpful and inspiring for the city!

Heritage and transmission

You are very attached to the idea of community and sharing. What does community really mean to you? 

When I talk about community, it's not just about being in the same space for just one night. I mean the interaction with others to build a safer ecosystem for all of us, a network of people who care about the culture and not just about visibility and ego. It really means consistency and presence, it's about showing up for each other over time, like supporting someone's release, attending their events, sharing knowledge, recommending opportunities. It’s about actions, not words.

What about the sharing?

I think it’s something that comes naturally. For example, when I discover something meaningful, whether it’s an idea or an opportunity, I feel the urge to share it with someone else. I also believe it’s important to share new things with all kinds of artists, because the music scene doesn’t have to be seen as a competitive environment. Community and sharing are powerful statements.

How do you support the new generation of artists around you?

It's definitely sharing the knowledge, advice, experience, as they can avoid mistakes that I've made, for example. Collaboration also is another key part, to give visibility to voices that deserve it. Also sharing with people when artists send me their music. It's about trust, encouragement to the new generation, helping them to develop their own path and giving strength to continue. 

That's why I will launch my own label in May. I think it's a nice opportunity to support new artists, because for me it doesn't make sense to release only people who already got hype or many releases.

Do you still see nightlife and partying as spaces of resistance today?

Nightlife and parties have always been spaces for resistance where people can express themselves freely, experiment and connect. I feel that essence hasn't disappeared, but the context has changed. Today, being a space of resistance isn't always about a rebellion or whatever. It’s about protecting creativity, slowing things down or supporting art and creating inclusive spaces. I think freedom and human connection, by sharing, support and making community, are most of the resistance. 

Beyond music, what do you hope to pass on?

As music is a language, I hope to pass on values and mindset by it. As patience and trust, both your own instincts and other people. I also want to show that growth sometimes takes time and mistakes are part of the game. Staying true to yourself matters more than chasing any form of recognition or trends. So I hope to pass on the care of others and the scene itself.

Gigs in coming

You’re about to play some all night long on B2B with Sol Ortega. Can you tell us about the connection between you? 

The connection with Sol is very nice because it comes from mutual respect and understanding, both in music and how we approach the DJ booth. We listen to each other and both enjoy a lot of exploring together, new techniques and new tracks. Since the very beginning from our first back to back, we totally understood each other. You know, this thing when you don't know the person but everything comes natural!

How would you describe her?

I will say she's super professional, precise and inspiring, always knows what to do. She's a great selector and producer with amazing skills which makes the back to backs very fluid and playful.

What can we expect from the night in Paris?

When we play, it's not only about peak moments or big drops all the time, but more about a nice flow, energy and, of course, an emotional journey. So I think you need to expect a nice experience that works for the dancefloor but also for connecting on a deeper level, by a dialogue between us, the crowd and the music.