
Célia, alias Bambi, est DJ et figure engagée de la scène électronique française. Entre deep techno, dub et psychédélisme, elle construit des sets hypnotiques aux textures organiques, pensés comme des rituels collectifs.
Résidente à Macadam à Nantes, chez HORS-SOL à Paris et sur Rinse France, elle co-fonde également Réinventer la Nuit, militant pour des espaces festifs plus sûrs et de meilleures conditions pour les femmes, les personnes trans et non binaires. Elle nous parle de sa vision de la fête, de ses engagements, et de son premier EP en collaboration avec Forest.
Repenser la fête, l'imaginer autrement : en quoi les formats existants ne te satisfont-ils plus ?
Je ne dirais pas que les formats actuels ne me satisfont plus, mais je sens que certains types d’espaces résonnent davantage avec ce que je veux défendre aujourd’hui. Je suis particulièrement attachée aux formats plus intimistes par exemple, où une vraie proximité peut exister entre les artistes et le public. À l’inverse, les immenses scènes de certaines warehouses ou gros festivals me touchent un peu moins. J’ai l’impression qu’à force de vouloir toujours agrandir et sur-performer la fête, on risque de s’éloigner de son essence même : l’écoute, la connexion, l’attention portée à la musique. Dans un contexte où les logiques capitalistes prennent de plus en plus de place dans les espaces festifs, je suis davantage attirée par des projets plus humains, avec des lineups parfois plus niches, mais surtout inclusifs et pensés avec soin. Je crois aussi que la fête ne se limite pas à un modèle unique : certaines de mes expériences les plus marquantes ont eu lieu en plein jour, dans la nature, ou même en étant sobre sur un dancefloor. Tout est à inventer! Ce qui compte à mon sens, c’est l’attention portée à la musique, mais aussi au soin - envers les équipes, les artistes et le public.
On te voit régulièrement jouer sur des formats chill, comme l'événement Marcel reste Assis du collectif La Taquinerie, où tu proposais un set ambient hybride avec l'artiste pluridisciplinaire Michelle. Qu'est-ce que ces formats changent dans la manière de vivre la musique ?
J'ai eu la chance de vivre des expériences assez transcendantes en écoutant des sets d'ambient et de downtempo. Ces musiques, que l’on voit souvent l’été en festival, mais plus rarement en club, m’inspirent beaucoup et permettent à mon sens la communion, la rencontre, la détente, le soin et la méditation. Je commence souvent mes sets avec de l'ambient pour pouvoir ensuite développer progressivement l'énergie. Il y a quelque chose de précieux à amener ce genre de musique en club, à inviter le public à la patience et à l'écoute, à une époque où tout doit aller très vite. Cet été, je vais pouvoir explorer ces esthétiques sur trois heures de set à Peacock, j’ai vraiment hâte de pouvoir proposer ce format dans un festival plutôt reconnu pour la musique club.

Tes sets sont décrits comme des envolées progressives, lentes et immersives, pensées comme des rituels collectifs. Les formats longs et les all night long semblent être au cœur de cette démarche. Qu'est-ce que cette durée permet d'accomplir que les formats courts ne permettent pas ?
Les longs créneaux permettent simplement de prendre le temps. Mon approche du mix est celle du storytelling : raconter des histoires par la musique, traverser différentes énergies, développer chaque chapitre. Je ne m'enferme pas dans une esthétique particulière, mais plutôt dans une sensibilité à la musique club qui passe par le psychédélisme. Être résidente au Macadam depuis cinq ans m'a vraiment formée à cette approche. C'est assez rare de voir des clubs proposer des créneaux de plus de 3h. Personnellement, les longs sets m’ont appris à lire une foule, à trouver de la cohérence entre différents univers, et à prendre le temps de développer progressivement mes sets.
Cette démarche place ta vision à contre-courant d'une culture de la rapidité, où les lineups sont denses, les sets courts, les enchaînements rapides. Pourquoi est-il important de ralentir ce rythme ?
Aujourd'hui, on évolue dans une culture où tout va de plus en plus vite, et je trouve que cette logique finit par vider la fête de sa portée politique initiale. On se rapproche d'une forme de capitalisme festif où la production prime sur tout : j'ai l'impression que les gens ne viennent plus vraiment pour écouter les artistes, mais pour consommer la fête. Les prix ont augmenté, la fête est devenue moins accessible, et s'adresse davantage à des publics privilégiés. Ralentir et repenser ces espaces, c'est aussi une manière de les rendre plus inclusifs. C’est aussi ce que l’on porte avec l’initiative Réinventer la nuit et le laboratoire de recherches Au-delà du club : remettre du politique au cœur de nos pratiques, à un moment où l'on est en train d'en perdre le sens. Cela dit, il m'arrive d'accepter des formats plus courts sur de grandes scènes, et ça peut être très amusant d’explorer d’autres approches de temps en temps. Tout n'est pas noir ou blanc.
La question du care, envers le public comme envers les professionnel·les, est au cœur du projet Réinventer la Nuit. Cet engagement a-t-il transformé ta manière de vivre la fête ?
Réinventer la Nuit m'a fait énormément de bien, d'abord parce que ça m'a permis de rencontrer de nouvelles personnes et de vivre une expérience professionnelle collective. Le métier de DJ peut être très solitaire, on est souvent sur la route, seul·e, à préparer ses sets. S'organiser en collectif, se réunir, réfléchir ensemble à des outils pour apporter plus de soin dans nos pratiques, c'est précieux. Les cercles de parole et d’écoute que j’organise depuis deux ans pour les femmes, les personnes trans et non binaires sont des espaces essentiels, des lieux où l'on vient se délester d'un poids, s'écouter, se soutenir. En parallèle, cet engagement m'a aussi fait prendre conscience de l’impunité et de l'omniprésence des violences dans nos professions, qu'elles touchent les personnes au bar, les DJs, les artistes ou les promoteur·ices. Cette prise de conscience peut être dure à porter, et il est essentiel de trouver des espaces pour souffler.
Le rythme du milieu de la nuit laisse peu de place pour soi, entre tournées et sets qui s'achèvent aux premières heures du matin. Comment parviens-tu à préserver un équilibre dans cet environnement aussi exigeant qu'intense ?
Ce n'est pas toujours simple. Je suis quelqu'un d'hypersensible, donc trouver l'équilibre est un vrai défi dans un milieu aussi intense que celui de la nuit. Récemment, pour la première fois, j'ai pris une pause d'un mois et demi sans dates, ce qui m'a fait réaliser à quel point ces breaks étaient nécessaires. J'ai aussi la chance d'être entourée d'une agente très à l'écoute, qui a su voir ma fatigue sans me pousser à continuer à tout prix. Ce qui m'a vraiment aidée, c'est de m'éloigner de la ville et des environnements sociaux pour revenir aux choses simples : la lecture, la randonnée, le marché du dimanche, le yoga… Je suis rentrée de cette pause ressourcée, inspirée à nouveau. Je reste cependant vigilante et à l’écoute de ces premiers signaux d’épuisement que j’ai pu vivre en début d’année. Mon équilibre est fragile et reste un défi sur le long terme.
Quels conseils donnerais-tu à quelqu'un qui évolue dans ce milieu pour préserver son équilibre ?
L’entourage est très important. Pour ma part, ça a fait toute la différence de m’entourer dès le début par des femmes et des minorités de genre, et de personnes qui m’inspirent et me soutiennent. Un autre conseil que j’ai découvert cette année et si notre situation nous le permet : faire des pauses, garder des activités qui permettent de souffler, de rester inspiré·e et de sortir de l’entre-soi dans lequel il est facile de tomber lorsque l’on sort tous les week-ends.
Les résidences au Macadam, chez Rinse et à HORS-SOL, ainsi que des tournées récentes en Australie, en Asie du Sud et en Amérique du Nord, ont contribué à te forger une signature artistique forte. Qu'est-ce que ces expériences construisent avec le public, au fil du temps ?
Il y a forcément un lien qui se crée avec le public, même si je n'en prends pas toujours pleinement conscience. Bien que cela soit difficile à l'ère des réseaux sociaux, j'essaie avant tout de rester fidèle à mes intuitions, sans tomber dans l'attente d'une validation extérieure, que ce soit de mes pair·es ou du public. Produire dans l’optique de plaire peut devenir un véritable poison à la créativité. Les résidences sont pour moi de véritables espaces d'expérimentation : être programmée régulièrement me permet d’expérimenter , de me renouveler selon les contextes, les horaires, les lineups, et de montrer différentes facettes de ma personnalité musicale.

La production musicale occupe désormais une place croissante dans ta pratique, des sorties sur Woozy, Organic Signs, Beam, jusqu'au remix de "Parasite" de Tewo Rina. Qu'est-ce qui t'a amenée vers cette pratique ?
Ce qui m'a poussée vers la production, c'est avant tout un sentiment d'illégitimité que je pouvais ressentir lors de certaines conversations, notamment avec des hommes producteurs. Il m’est arrivé plus d’une fois de ressentir de la frustration, voire même de la honte, de ne pas pouvoir prendre part à certains échanges autour de la musique. Ça a pu développer une forme de syndrome de l’imposteur chez moi. Au départ, je ne me projetais pas nécessairement dans l'idée de sortir ma propre musique : c'était plutôt une manière pour moi de mettre des mots sur des émotions et de comprendre comment se construisent les morceaux. La production m'a beaucoup appris sur ma pratique du mix, et m'a aussi donné l'élan de me dire que moi aussi, je pouvais finir par créer, même si le chemin est encore long pour que je me sente assez en confiance avec ce nouvel aspect de mon projet.
Un premier EP en collaboration avec Forest est annoncé. Qu'est-ce qu'on peut en attendre ?
C'est un EP de quatre morceaux construit autour d'une même track, déclinée en plusieurs versions : un morceau d’intro, un morceau pensé pour le club, un mix dub, et un closing. En s’inspirant de ce qui se faisait beaucoup à la fin des années 90s dans les esthétiques trance notamment, l'idée était de développer une histoire à travers un même univers, en explorant différentes manières de faire vivre un morceau. Avec Forest, tout s'est fait de manière très fluide, car nous partageons beaucoup d'influences. Elle produit depuis plus longtemps que moi, et j'ai énormément appris à ses côtés tout au long du projet.
Quelle place accordes-tu aux réseaux sociaux dans ta pratique artistique ?
Forcément, les réseaux prennent une très grande place aujourd’hui dans nos pratiques. C’est une vitrine professionnelle avec de potentielles dates à la clé. Personnellement, j’essaie malgré tout de garder une certaine distance avec les codes imposés par les algorithmes, afin de rester fidèle à mon univers et à ma sensibilité. Que ce soit à travers les shootings, le graphisme, la poésie ou d’autres formes d’expression, j’aime penser les réseaux comme un prolongement créatif plutôt qu’un simple outil de promotion. Ce n’est pas toujours évident, surtout dans un milieu où l’image prend énormément de place, mais j’essaie tant bien que mal de faire transparaître ma musique et mon univers à travers ce que je partage, tout en conservant une approche humaine.
Interview menée Lou Lepoutere.







