Interview Charlotte : "Être authentique est une nécessité. Soyez vous-même, les autres sont déjà pris."

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À l’aube de ses trente ans, Charlotte dresse le bilan d’une vie coupée en deux : quinze années  sans musique électronique, quinze années immergées dans les clubs. Un âge où l’on cesse de  courir après l’avenir pour commencer à dialoguer avec le passé. Entre Marseille, la Corse et  Barcelone, portrait d’une DJ qui a grandi avec la scène, parfois malgré elle. 

RACINES NOMADES  

Fille d’un ancien footballeur professionnel de Ligue 1, Charlotte grandit dans le mouvement. Des  dizaines de déménagements jalonnent son enfance. Une instabilité qui aurait pu déraciner, mais  qui deviendra une force. 

« Quand rien ne dure, on apprend très tôt à lire les lieux, les gens, les silences. Une capacité  d’adaptation se crée. » 

Chaque été, la famille retourne en Corse, d’où elle vient.  

« C’était vraiment le point de base. » Ce territoire devient son ancrage affectif. Grandir entre Marseille et la Corse façonne profondément son rapport à la musique. 

« Sur le papier, ces deux mondes n’ont rien à voir, et pourtant ils sont tellement liés. À Marseille  comme en Corse, on dit souvent en rigolant que la capitale de la Corse, c’est Marseille. » 

D’un côté, Marseille et son chaos lumineux, qui se retrouve dans une musique « qui déborde un  peu partout ». De l’autre, la Corse, son silence dense et presque sacré, nourrissant « l’instinct brut  et la profondeur » de ses sets. 

15 ANS, UN CLUB, UNE RÉVÉLATION  

Tout commence à quinze ans, dans un club marseillais. Charlotte étudie l’art et fait son coming  out au même moment. 

« Dans les milieux queer et artistiques, on grandit souvent plus vite que les autres, qu’on le veuille  ou non. » 

Ce soir-là, la musique électronique agit comme une révélation. 

« Je me suis assise sur un tabouret, j’ai regardé les gens danser, le DJ jouer. Je me suis dit que  c’était fou qu’une seule personne puisse créer un sentiment commun entre des gens aux vies  complètement différentes. J’aime les choses qui rassemblent. » 

À cet âge où l’on cherche désespérément des modèles, elle rencontre ses premières figures  tutélaires. 

« Quand on ne se voit nulle part, chaque reflet devient vital. En découvrant la musique  électronique et en faisant mon coming out, je tombais amoureuse de tout ce à quoi je pouvais  m’identifier. Souvent, on est attiré par des miroirs, et surtout par des possibilités de ce que l’on  pourrait devenir. » 

LA SCÈNE ÉLECTRONIQUE COMME CONSTRUCTION  

À l’approche de la trentaine, Charlotte ressent un vertige temporel. 

« Cette année, ma vie se coupe en deux parties égales : quinze ans sans musique, quinze ans avec. La scène électronique ne m’a pas seulement accompagnée, elle m’a construite. Puis déconstruite. Longtemps refuge et moyen de survie, la musique devient peu à peu un outil de  compréhension de moi même. »

Ses influences reflètent cette complexité : les trajets en voiture avec son père en Corse, rythmés  par Saint-Germain et l’acid jazz ; la scène électronique française historique (Ivan Smagghe, The  Hacker, Miss Kittin…) « des artistes inscrits dans le temps » et à son adolescence tINI and The  Gang, incarnation d’un underground queer auquel elle aspirait. 

Le destin ferme la boucle : 

« tINI est aujourd’hui une amie proche, nous avons joué ensemble notre premier B2B au Badaboum le  24 janvier. » 

Parmi ses disques les plus précieux, un vinyle de Ricardo Villalobos: Peculiar, avec un vocal de  Marvin Gaye. « Je ne le mets jamais dans mon bac, ce n’est pas un disque que j’utilise pour  toucher les gens. Quand je l’écoute, je m’assois seule et j’y mets une vraie intention. » Le mot  Peculiar résonne profondément. 

« Un de mes plus gros travaux a été d’embrasser mes particularités, de ne plus les corriger mais  de les habiter pleinement. » 

DE PARIS À BARCELONE : RETROUVER LA MÉDITERRANÉE  

Après dix ans à Paris, Charlotte ressent le besoin de changer d’air. « Je me suis rendu compte  que j’étais la meilleure version de moi-même proche de la Méditerranée. » Installée à Barcelone  depuis trois ans et demi, elle parle d’un rééquilibrage. « J’avais besoin de respirer sans forcer à  nouveau. Être proche de la mer m’a recalibrée. » Cette reconnexion sensorielle transforme sa  musique. « Elle est devenue plus honnête, plus physique. La Méditerranée me remet toujours à  ma place. » 

TRENTE ANS : LE BASCULEMENT  

Après quinze ans à être « la plus jeune », le changement est tangible. « Récemment, j'ai joué pour  des promoteurs de vingt ans. Avant, ça n’arrivait jamais. C’est vertigineux, mais aussi agréable : il  y a une sensation de relais. » Avec l’âge vient une libération. « Quand tu es jeune, tu veux prouver  des choses aux autres. En grandissant, tu veux te prouver des choses à toi-même. » 

Désormais, la légitimité se trouve dans le ressenti personnel. 

« Si je suis satisfaite de ce que je fais, je repars avec ma réponse. Je comprends pourquoi je suis  venue. » 

PRODUIRE : UN NOUVEAU CHAPITRE  

Sa relation à la production a longtemps été complexe. 

« Ma première sortie est arrivée trop tôt. Je n’étais pas prête, et j’ai bêtement cru que ce serait la  seule occasion que j’aurais. » 

Un morceau commencé en 2019, lié à un ami corse parti peu après, restera bloqué pendant des  années. Jusqu’à ce qu’elle le joue, à vif. Les retours arrivent, notamment celui de Francesco del  Garda qui était curieux de l’entendre dans son entièreté. Le titre sortira finalement sur tINI and  The Gang, accompagné de remixes de Ivan Smagghe, ADI, tINI et la moitié de Paranoid London. 

« C’est comme une autorisation tardive. Un vrai départ à nouveau. »

VINYLES VS DIGITAL  

Longtemps attachée au vinyle, Charlotte s’essaye de plus en plus à laisser parler sa clef USB. Pourtant récemment pris une décision radicale lors d’un set au Macadam. Ce soir-là, elle laisse  volontairement sa clé USB à la maison. 

« Après avoir mit une intention à dialoguer plus souvent avec ma clef USB je voulais sortir de ma  zone de confort. Pour moi, sans risque, il n’y a pas de magie. Et il s’est passé un truc assez fou. » 

Si elle reste profondément convaincue de la beauté du disque, jusque dans le rapport physique  qu’il impose: elle en reconnaît aujourd’hui les limites. 

« Le vinyle, c’est trop beau. Même au toucher c’est différent. Mais c’est aussi une question  d’accessibilité. De l’impact que tu veux que ta musique ait : est-ce que tu veux la connecter à  tout le monde, ou créer un microcosme ? Tout dépend de l’intention. » 

À cela s’ajoutent des considérations écologiques et économiques. Acheter un disque pour n’en  jouer qu’un seul morceau pose question. Mais pour Charlotte, cette contrainte fait aussi partie de  la magie. 

« Je crois vraiment que le meilleur disquaire est ta propre collection. Redécouvrir une face B à  laquelle tu n’avais pas connecté il y a des années, et lui donner enfin sens. Là aussi, tu finis par  trouver une réponse. Et c’est ça la beauté du moment présent : accepter que certaines réponses  mettent des années à apparaître. » 

L’ART DE RACONTER UNE HISTOIRE  

La construction d’un set repose pour Charlotte sur un équilibre fragile entre préparation et  improvisation. Chez elle, elle sélectionne ses disques, esquisse une intention, une narration  possible. Mais une fois sur place, tout peut basculer. 

« Quand j’arrive et que je lis la pièce, je me rends parfois compte que ce que je voulais raconter  ne va peut-être pas fonctionner. Parce que finalement, tes choix, tu les fais pour un futur qui  n’existe pas encore. » 

C’est précisément là que se joue, selon elle, la fragilité et la sincérité du geste artistique. « C’est là que commence ton travail. Si tu veux quand même dire ce que tu avais à dire, tu dois  d’abord aller chercher le public, parfois changer ton plan de départ, pour qu’il accepte de te faire  confiance. » 

Pour Charlotte, jouer, c’est avant tout une question de relation. 

« C’est comme ça qu’on aime donner, non ? Dans la confiance, quand on se sent vus  mutuellement, dans un espace où l’échange précède la démonstration. » 

Son objectif reste simple, mais fondamental : créer de l’unité. Au-delà de performer sa musique,  elle cherche à « performer le moment présent », à faire naître une atmosphère, un espace  commun où quelque chose peut advenir. 

ÊTRE QUEER DANS LA SCÈNE TECHNO / MINIMAL  

Sujet sensible, chargé de frustration. 

« J’avais l’impression d’évoluer dans une scène déconnectée de ce qui me définit humainement.  Comme si je trahissais mon côté humain avec mon côté artistique. » 

Elle raconte ce moment où un homme cis la remercie presque d’être « quand même » bookée  malgré son homosexualité. « Sur le moment, j’ai dit merci. Plus tard, j’ai compris à quel point  c’était violent. À force de survivre dans un cadre qui n’est pas pensé pour toi, tu finis par  t’excuser d’exister. » 

Malgré tout, elle observe des changements. 

« Le mindset queer peut être libérateur, pour tout le monde. » 

Sa position est claire : « Je n’ai jamais voulu être une bannière. Je veux être un point d’appui. Une pierre solide de l’édifice. »

CYCLES ET ÉVOLUTIONS  

Ayant commencé en free party, Charlotte observe les cycles de la scène électronique avec recul.  Elle a commencé dans les free party en Italie et remarque « Ce qu’on n’entendait qu’en dehors  des clubs est aujourd’hui au centre. Dans quinze ans, on entendra de la hardtech à la radio. Avec  le temps, tout se démocratise dans la musique. » 

Entre Marseille, la Corse et Barcelone, entre vinyles et USB, elle trace sa voie avec une certitude  acquise très tôt : 

“ S’adapter est une force. Être authentique est une nécessité. C'est peut-être ça le défi central. Soyez vous-même, les autres sont déjà pris. »

Interview menée et realisée par Marie Espargiliere