Interview Jen Cardini : “La musique pour moi doit être accessible à tous”

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DJ et producteur depuis près de trente ans, Jen Cardini signe un nouvel EP chez le label de Chloé Caillet, né d'un remix refusé et d'accidents de studio heureux, en hommage aux classiques house des années 90. Sur le vinyle, iel défend l'accessibilité de la musique face aux pratiques d'exclusivité qu'iel juge trop restrictives.

Son bilan de la scène est lucide : si iel salue l'audace de la jeune génération, iel alerte sur le recul de la représentation féminine dans les festivals, stagnant à 30 %, et regrette que personne n'ait protégé les clubs underground à l'heure de l'explosion des grands événements.

1. Parle-nous de ton nouvel EP sorti sur le label de Chloé Caillet, comment s'est faite la rencontre entre vos deux univers ?

Nos univers ne sont pas si éloignés que ça, on joue toustes les deux beaucoup de house, on se croise depuis des années dans les mêmes lieux, que ce soit Club Raum, FVTVR à Paris ou Circoloco à Ibiza. Il y a un respect mutuel et une vision commune du métier : aller autant dans les superclubs que dans des endroits plus underground ou pointus. 

À la base, ce track c'est un remix que j'avais fait pour un autre label, et qui a été refusé parce que la personne s'attendait à quelque chose de plus new wave, dans l'esprit d'un remix précédent. Moi j'étais partie sur quelque chose de plus rythmique, plus house, avec des samples de house new-yorkaise. J'aimais beaucoup ce que j'avais fait, donc je l'ai envoyé à Chloé, qui a réagi immédiatement : elle m'a dit que le groove était mortel et qu'on le faisait.

Ensuite, il y a eu une série d'erreurs heureuses : la basse a été mutée par accident lors du bounce, ce qui a donné une version purement rythmique et c'est devenu ma version préférée. De là, j'ai décidé d'ajouter une version acid, et ça a naturellement pris la forme d'un EP en trois versions, comme les classiques house des années 90 chez Strictly Rhythm par exemple. Je dis ca sans prétention mais avec ce type de références en tête.

2. Que penses-tu du format exclusivement vinyle, sans sortie digitale ? Est-ce un format qui, selon toi, est en train de regagner du terrain ?

J'adore le vinyle. Et je comprends totalement la logique d'une exclusivité temporaire, ça a un coût de production qui ne fait qu'augmenter, donc il faut l'amortir. Mais ce qui me dérange dans le "vinyl only" strict, c'est la question de l'accessibilité. La musique, pour moi, ça doit être accessible à tout le monde. Un vinyle à 16, 18 ou 20 euros, ce n'est pas donné pour tout le monde. Quand je vois des labels proposer la version physique à 1 000 € sur Bandcamp juste pour signifier qu'elle ne sortira pas en digital... personne n'achète ça, c'est juste une façon de bloquer l'accès.

Sur le retour du vinyle en général : ça n'a en réalité jamais vraiment chuté. Il y a eu un léger ralentissement à l'arrivée des plateformes de streaming, mais très court. Les chiffres sont en croissance constante depuis des années.

Ce qui est intéressant avec le vinyle, c'est aussi ce que ça implique comme démarche. Quand tu achètes un disque, tu réfléchis davantage à ton choix. En digital, on reçoit tellement de musique qu'on peut finir par jouer des tracks qu'on n'aime pas vraiment, juste parce qu'ils sortent du lot ce jour-là parmi 200 écoutes. Avec le vinyle, ce sont toujours des morceaux que tu as vraiment choisis, que tu gardes.

3. Cela fait maintenant près d'une trentaine d'années que tu évolues dans la scène des musiques électroniques, quel bilan en tires-tu ?

Musicalement, je trouve la période actuelle vraiment passionnante. Ce qui me plaît énormément, c'est de voir comment la jeune génération, Nick León, RONI, Béatrice M, Priori, Carré, Introspekt et d’autres  se réapproprie le breakbeat, la drum and bass, la trance ou le son minimal avec la technologie d'aujourd'hui. C'est fat, c'est audacieux, il y a une vraie prise de risque. Il y a aussi un retour à des sons plus crades, plus acides, plus underground, qui me correspondent davantage que certaines périodes, la vague minimal tech-house des années 2000 m'avait un peu ennuyée, par exemple.

Mais au-delà du musical, il y a des choses qui n'avancent pas. Les chiffres sont là : 30 % de présence féminine sur les festivals, après trente ans. Et ça recule. Avec le virage à droite qu'on observe partout, certains promoteurs estiment qu'ils n'ont plus à faire d'efforts. La tokenisation, elle ne tient plus face à ça.

Il y a aussi une occasion qu'on a ratée selon moi : quand tout est devenu "maxi" — maxi festivals, maxi shows — on n'a pas eu la discussion sur comment protéger la base, c'est-à-dire les clubs, les tiers-lieux, la scène underground. Ces endroits font émerger les nouveaux genres, qui portent l'inclusivité. Comment est-ce qu'une partie de l'argent généré par les gros festivals pourrait soutenir les clubs ? Et pourquoi des festivals de 50 000 personnes mettent des clauses d'exclusivité sur des clubs de 200 personnes ? À part les étouffer, je ne vois pas l'intérêt.

4. Tu lances ta propre série d'évènements, Nightclubbing, quelles sont les valeurs fortes que tu souhaites porter et transmettre à travers ce projet ?

Nightclubbing, c'est d'abord une plateforme et une communauté pour les artistes queer et FLINTA — un endroit où on est ensemble, où on réfléchit ensemble, où on crée ensemble. Ça va au-delà de faire la fête. Pour moi, le clubbing a toujours été au-delà de ça.

La première réponse qui m'est venue quand on m'a demandé ce qu'il y avait de queer dans ma musique, c'est : la joie. Cette joie d'être ensemble, de se sentir en sécurité, ce que je n'avais pas quand j'étais jeune, dans ma ville natale. Nightclubbing, ça doit être ça : la joie d'être réunis dans une société qui peut parfois être hostile.

C'est un projet en pleine mutation. L'idée c'est que ça puisse être un espace de discussion, d'échange, de création collective, des workshops, des moments de réflexion, pas seulement des nuits. On a des artistes qu'on booke régulièrement comme Bashkka, THC, ISAbella, tout en restant ouverts.

5. Quel est ton regard sur la tokenisation des artistes FLINTA dans la scène électronique ?

Elle a toujours existé, même si elle ne s'appelait pas comme ça. Au début des années 2000, il y avait déjà des soirées "DJ girls" organisées par des promoteurs masculins, avec des flyers roses. Au début de ma carrière, c'était tellement difficile de percer qu'on prenait tout, jusqu'au moment où on n'en avait plus besoin.

Ce qui a changé, c'est que cette tokenisation ne tient plus face au durcissement du discours ambiant. Pendant un temps, les promoteurs faisaient des efforts par intérêt commercial ou pour éviter un bad buzz sur les réseaux. Mais avec la montée en puissance d'une droite décomplexée, ils n'ont plus vraiment besoin de se justifier. Ça révèle quelque chose d'assez clair : la différence entre ceux qui ont construit des line-ups inclusifs par conviction et ceux qui le faisaient uniquement par calcul.

Ce qui est troublant, c'est que le débat n'est même plus là. On ne parle plus de savoir si les artistes queer, flinta, racisé·e·s sont tokenisé·e·s, de peser le pour et le contre. La réalité, c'est que dans beaucoup d'événements, la question de la représentation ne se pose même plus, les minorités sont tout simplement absentes, effacées.. Des artistes comme Saoirse et d'autres l'ont déjà signalé publiquement. C'est alarmant.

6. Quelles mesures te semblent nécessaires pour agir concrètement sur ce sujet ?

Ce que je vais dire est peut-être radical, mais je pense qu'il faut qu'on fasse des choses entre nous et qu'on les laisse de côté. Ce problème ne nous appartient pas, c'est le problème des hommes cis qui refusent d'ouvrir la porte. Moi, en tant que personne queer et trans, je ne veux plus passer mon énergie à chercher des solutions à une oppression qu'on nous impose.

La seule façon de résister, c'est de se rassembler et de construire ensemble. Et ça fonctionne même avec des festivals, WHOLE Music, Body Movements, ce sont des espaces qui prouvent que ça marche. Après, on voit bien que tout le monde veut venir jouer chez nous une fois que les lieux sont connus et reconnus.

Mais pour que la société change vraiment, ça ne se fera pas sans les hommes cis. C'est à eux de devenir des alliés, de réaliser qu'ils ne vivent pas seuls. Et cette question — pourquoi tu acceptes de jouer dans des line-ups non inclusifs ? On devrait la poser aux hommes cis , pas aux queers et aux FLINTA qui subissent déjà la situation et sont en plus censées trouver des solutions.

Concrètement, ça peut être aussi simple que de prendre rendez-vous avec son agent et de dire : à partir de maintenant, je ne joue plus dans des événements qui ne sont pas inclusifs. Ça prend deux minutes. Si tout le monde le faisait, l'impact serait immédiat. Ce n'est pas fait parce que ça n'est pas la priorité et certains le font très bien, comme Call Super, qui a intégré ça dans son rider.

Je ne veux plus avoir l'impression de demander une faveur pour exister et faire ce que je fais. C'est une question de responsabilité collective, et elle ne nous appartient pas qu'à nous. Tant que ceux qui structurent ce problème ne prendront pas part à sa résolution, on continuera à construire nos propres espaces. Non pas par défaut, mais par nécessité et par fierté.

Interview menée et rédigée par Marie Espargiliere.