
Sol Ortega trace un chemin singulier entre la pulsation brute de la techno et la souplesse organique de la house. Née à Buenos Aires, la DJ et productrice a façonné au fil du temps un univers musical fait d’instinct, de vinyles et de groove.
Sol raconte l’état de sa scène natale et l’influence durable de ses racines sur sa carrière. Elle partage sa vision franche de la fête comme espace de liberté et l’importance pour les artistes d’y jouer un rôle actif. Très attachée à l’Argentine, sa culture nourrit aujourd’hui plus que jamais son travail.
English version at the end of the article.
Racines et identité
Peux-tu nous décrire ta scène locale ?
En Argentine, la scène est passionnée, chaleureuse et très solidaire. Elle est aussi extrêmement énergique et beaucoup d’artistes aiment venir jouer ici pour cette raison ! Les gens dansent, chantent, s’intéressent à la musique et se cultivent à son sujet. Et surtout, ils savent te faire sentir le bienvenu.
Buenos Aires, là où je vis, possède davantage d’infrastructures et de capacités en termes de productions. Cela permet aux artistes comme au public de vivre une meilleure expérience car la scène y est extrêmement riche !
Pourquoi était-il important pour toi de rester connectée à ta ville natale et ta scène d’origine ?
Selon moi, rester connectée est essentiel pour aider la scène à grandir, en lui donnant le soutien et la visibilité qu’elle mérite. Nous avons longtemps fait face à plusieurs problèmes, donc quitter son pays sans garder de contact avec lui, c’est passer sous silence une scène qui mérite d’être vue.
Aujourd’hui, le pont entre la scène argentine et celle internationale est solide, nos artistes arrivent sur des scènes et des labels de plus en plus importants. Et je pense que justement, cela a été possible parce que les artistes latino-américains ont soutenu leur propre scène !
Comment était-ce de grandir à Buenos Aires ?
J’ai adoré y grandir, parce que ça m’a énormément appris. Mais au début de ma carrière, c’était un peu difficile. Je ressentais le besoin de prouver aux gens que j’en étais capable, en particulier aux hommes, parce que la scène était petite et très masculine. Mais ensuite, j’ai vu les choses évoluer socialement, et aujourd’hui la scène est complètement différente.

Tes racines culturelles influencent-elles directement ta musique ?
Au tout début, pas vraiment. Mes premières influences venaient surtout d’Europe et des États-Unis. Puis, à mesure que la scène s’est développée et que nous avons commencé à créer nos propres sonorités, je me suis rendu compte que j’étais aussi influencée par mes amis argentins et les sons de la petite ville où je vivais : plus de percussions, des sonorités house et plus joyeuses.
Aujourd’hui, je me sens très connectée à mes racines ! La musique culturelle m’inspire beaucoup, que ce soit le tango, les groupes latino-américains ou certains instruments qui n’ont rien à voir avec la musique que je joue habituellement. Je pense qu’un mélange entre ces univers pourrait être très intéressant. D’ailleurs, je travaille sur un projet de mix en collaboration avec des artistes locaux !
Selon toi, la reconnaissance internationale a-t-elle un impact positif sur la scène d’origine d’un artiste ?
Je pense que cela dépend de l’artiste et de ses objectifs. Il y a quelque chose d’élitiste dans ce milieu, on pensait autrefois que réussir à l’international augmentait nécessairement la valeur d’un artiste.
Quand j’étais petite, j’ai vu beaucoup de DJs dont l’objectif était d’aller en Europe pour devenir riches et populaires. Le problème, c’est qu’ils ne revenaient jamais. Ou alors, s’ils le faisaient, ce n’était pas pour aider la scène locale mais surtout pour montrer leur évolution.
Aujourd’hui, les artistes soutiennent beaucoup plus leur scène locale. Ils reviennent jouer ici et écoutent plus de musique locale. En Argentine, nous sommes particulièrement fiers de ce qui nous appartient et de notre culture ! Et je vois que les promoteurs et les artistes européens remarquent ce soutien et la force que je reçois de mon pays. Au final, je pense que la scène internationale et la scène locale sont interconnectées et se nourrissent l’une l’autre.
État des lieux de la scène
Dans une précédente interview, tu évoquais un manque d’infrastructures dans ta scène locale. Est-ce toujours le cas aujourd’hui ?
Oui, la situation est en train de changer. Même si beaucoup de clubs emblématiques ont dû fermer, notamment parce que la musique électronique a été très stigmatisée, ce qui a beaucoup affecté la vie nocturne.
Mais aujourd’hui, la scène est de nouveau en train de se développer et beaucoup de nouveaux lieux apparaissent. Des petits comme des grands, avec des productions très variées pour tous les styles de musique. Les DJs argentins jouent désormais dans des festivals de grande envergure. La scène commence enfin à être reconnue, et j’espère qu’elle continuera à grandir !
Y a-t-il d’autres facteurs qui freinent la scène aujourd’hui ?
Je pense que l’argent est le principal facteur actuellement. Les gens n’ont pas les moyens de faire ce qu’ils aimeraient. Et nous n’avons pas non plus beaucoup d’aides financières au niveau culturel, ce qui rend les choses difficiles. Mais comme je le disais, nous avons la passion, et nous essayons toujours de faire ce que nous aimons malgré tout.
Qu’est-ce qui te motive à défendre ta scène locale ?
Je veux soutenir la scène argentine parce qu’elle est un refuge sain pour celles et ceux qui n’ont pas de lieu où se sentir en sécurité. Les gens y sont toujours chaleureux et solidaires. Chacun peut être lui-même, se sentir libre et passer un bon moment. C’est important de préserver et de protéger cela.
Nous avons beaucoup de très bons musiciens, producteurs et DJs qui créent par passion. Je pense qu’ils méritent d’être vus et entendus.

Héritage et transmission
Tu es très attachée à l’idée de communauté. Concrètement, qu’est ce que cela représente pour toi ?
Pour moi, une communauté est un collectif de personnes avec lesquelles on ne se sent plus seul. Personnellement, cela m’a donné le sentiment de faire partie de quelque chose, ce que je ne ressentais pas forcément auparavant. Je sais que beaucoup de personnes ont aussi besoin de cela, notamment les personnes queer. Un espace où personne ne vous juge, ni ne surveille ce que vous faites, et où les gens prennent soin les uns des autres : voilà ce que j’entends pas communauté.
Et je pense que nous devons nous battre pour préserver cela et montrer au monde extérieur que c’est un espace sûr pour nous, où certaines choses ne sont pas tolérées.
Comment soutiens-tu la nouvelle génération d’artistes autour de toi ?
Principalement en jouant leur musique. J’essaie de diffuser beaucoup de morceaux produits par la nouvelle génération, afin de leur donner l’occasion d’être entendus. J’ai aussi l’habitude d’inviter des DJs internationaux à jouer avec ceux argentins, pour créer des ponts entre eux et les artistes qu’ils admirent.
Vois-tu encore le monde de la nuit et la fête comme des espaces de résistance aujourd’hui ?
Oui, bien sûr. C’est un refuge, un endroit qui nous rend plus forts et plus unis. Le monde de la nuit permet aux gens d’oublier tout le reste. Leurs problèmes, le quotidien, les guerres… Face aux difficultés politiques et économiques du pays, nous avons besoin de cet espace. Ce n’est pas qu’une question de musique : c’est un espace social où l’on peut faire passer des messages importants.
La résistance, c’est aussi essayer de collaborer avec la scène pour qu’elle reste vivante, pour qu’elle continue d’être cet endroit où l’on peut tout oublier et être soi-même. En Argentine, j’ai l’impression qu’en ce moment nous faisons un peu marche arrière sur certains sujets, notamment concernant le féminisme. Avec le nouveau président, certaines mentalités changent et cela peut devenir étouffant.
Mais les gens résistent à cela. En Argentine nous sommes toujours en train de lutter, à la fois en tant que scène et en tant qu’individus.
Au-delà de la musique, qu’aimerais-tu transmettre ?
J’aimerai transmettre le courage et la résilience. En tant que Latino-Américains, on a tendance à penser “ce rêve est trop ambitieux” ou “cette scène est trop éloignée de mes possibilités”. Mais au final, aucun rêve n’est trop grand. Les choses peuvent se réaliser, il faut se battre pour ! Même si le chemin n’est pas toujours facile.

Gigs à venir
Tu vas bientôt jouer des sets “all night long” en B2B avec ANNĒ. Peux-tu nous parler de votre relation ?
La connexion avec Anna a été instantanée, tant musicalement qu’humainement. Je me suis tout de suite sentie très proche d’elle, de ses valeurs, de sa vision de la vie et de la scène. C’est très naturel entre nous. Nous n’avons même pas besoin de parler : nous communiquons à travers la musique. Et ça, c’est inestimable.
Comment la décrirais-tu ?
Elle est authentique, talentueuse et vraiment adorable. Elle est aussi très humble, ce que j’apprécie beaucoup dans cette scène. Aujourd’hui, je la considère comme une amie.
À quoi peut-on s’attendre pendant ces soirées ?
Beaucoup de groove, des sonorités house et dub. Il y aura aussi de la techno plus hypnotique, de la hardgroove et de la techno pure. En 7 heures, on peut vraiment tout faire. On ne parle jamais trop à l’avance de ce qu’on va jouer : on suit simplement le flow et on se laisse porter.
Interview menée et rédigée par Alice Vasseur.
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Roots and identity
Can you describe your local scene?
About Argentina in general, the scene is passionate, warm, and very supportive. It's also super energetic, many artists like to come to Argentina because of that! People dance a lot, scream the tracks and cultivate themselves about electronic music. And they make you feel welcome.
Buenos Aires has things not everyone has in my country, such as more infrastructure or bigger productions. That helps artists and clubbers to have a better experience. Then the scene is super rich!
Why was it important for you to stay connected to your hometown and natal scene?
I believe staying connected is the way to help the scene grow, giving it the support and visibility it deserves. We've struggled for a long time with several problems, so leaving your country without staying in touch is sweeping under the rug a scene that is worth seeing.
The bridge between the Argentinian and international scenes is strong and we are getting to bigger stages and labels. Precisely, I think that happened because Latin American artists supported their scene!
How was it growing up in Buenos Aires?
I loved growing there because it taught me so much, but it was a little difficult in the very beginning of my profession. Because I had this sense of having to prove and demonstrate to people that I could do it. Especially with men, because the scene was little. But then I saw things change socially and nowadays it's a completely different scene.
Do your cultural roots directly influence your music?
Not in the very beginning. Most of my first influences came from European and USA sounds. Then as the scene grew, we started having our own sounds, I realized that I had an influence from my Argentin friends and sounds of the little town I was living in, as more percussion, housey and happy sounds.
Nowadays, I’m feeling way more connected to my roots! Cultural music inspired me such as tango, americo latin bands and instruments that don’t even have to do with the music I play, and I think a mix between these two worlds could be great. Actually I'm working on a new mixing project in collaboration with Argentinian artists!
In your opinion, does international recognition have a positive impact on the artist’s home scene?
I think it depends on the artist and their goals. There’s something elitist about this world and it used to be thought that if you succeed on the international scene, your value as an artist grows. So when I was younger, I saw many DJs whose goal was to go to Europe to get popular and richer. But the problem is they never came back. Or if they did, it wasn’t to help locally but to demonstrate they grew.
But now, artists are more supportive about the local scene. They come to the gigs here, listen to local music. And in Argentina, we’re especially very proud of what’s ours and our culture! I noticed European promoters and artists noticed that support and strength I get from my country! So all in all, I think international and local are interconnected and feed off each other.
Scene’s state
In a previous interview, you mentioned a lack of infrastructure in your local scene. What is the situation today?
Yes, the situation is changing. Even though many of the most iconic clubs shut down, because electronic music got super stigmatized and nightlife suffered from that a lot. But now the scene's growing and a lot of new places have come out! Bigger and smaller ones, with many different productions for every taste of music. Argentinian DJs are now playing at “big band” festivals! Finally, the scene has been seen and I hope it'll grow much more.
Are there other factors that are slowing down the scene, actually?
I think money is the main factor right now. People don't have enough to do the things they want. And we don't have either that financial help culturally so it's a bit difficult. But as I said, we have the passion and we are always trying to do our stuff no matter what!
What motivates you to fight for your local scene?
I want to support the Argentine scene because it's a healthy shelter for those who, in the past especially, couldn’t find themselves in a safe place. People are always warm and help each other, as everybody can feel free, be themselves and have a good time. It’s important to preserve and take care of that. We have many good musicians, producers and DJs that do things because they feel them. I think they deserve to be seen!
Transmission and sharing
You are very attached to the idea of community. What does community mean to you in concrete terms?
For me it’s a collective where you can find yourself safe, not alone. Personally, it's something that made me feel like I was part of something which I couldn't feel back in the days. I know many people also need this, especially queer people. So a space where no one judges you or watches what you are doing, and where people take care of each other, that's what I think by community.
I think we need to fight for that, teaching the outside world that it's a safe place for us, that we don't tolerate certain things.
How do you support the new generation of artists around you?
Mostly by playing their music. I try to play a lot of tracks by new generation producers, giving them the opportunity to be listened. Also I’m used to inviting international DJs to play with Argentine colleagues, to bridge the bridges between them and artists they love.
Do you still see nightlife and partying as spaces of resistance today?
Yes, of course. It's a shelter, one that makes us stronger and more united about being inclusive. Nightlife is a space for people to forget about everything. Their problems, lives, war... Faced with the political and economic issues of the country, we need that space. It's not only about music, it’s about social and giving messages that matters. Resistance also has to do with trying to collaborate with the scene. For it to stay alive and keep on being this place where we can forget, and being ourselves.
In Argentina, right now I feel like we are going back a bit. Certain things about feminism for example. With the new president, people are starting to think differently and it could become suffocating. But people fight against this! Then in my country, we are always fighting as a scene but also as individuals.
Beyond music, what do you hope to pass on?
Courage and resilience. Because as latin-americans, we have always had this idea of “this dream is too big” or “the scene is very far away from my possibilities”. For me, it was the same. But in the end, no dream is too big! Things happen. If you want something, then fight for it! Even if it's not always an easy path.
Gigs in coming
You’re about to play 2 all night long on B2B with Sol Ortega. Can you tell us about the connection between you?
The connection with Anna was instant, music wise but also as a person. I felt super connected to her and her values and her way of seeing life and the scene. And it's really natural, we don't even need to talk, we speak through music and that's priceless.
How would you describe her?
She’s real, talented and a very lovely person. Also she is super down to earth which I appreciate in this scene. I consider her a friend these days.
What can we expect from these nights?
Lots of groove, housy and dubby stuff. Also more hypnotic techno, hardgroove, and proper techno. In 7 hours, you can actually do anything and. We never speak too much about it, we just go with the flow and let it be.




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