
Entre Bruxelles et Paris, entre le jazz et la house, entre le live et le club, Tour Maubourg ne choisit pas, il navigue. Producteur depuis plusieurs années, DJ et compositeur il a construit une carrière en refusant de se laisser enfermer dans une seule case, quitte à en payer le prix. Après un détour contemplatif aux côtés du saxophoniste Ismaël Ndir, qui a radicalement transformé sa façon d'entendre sa propre musique, il revient aujourd'hui vers les dancefloors, non pas par renoncement, mais par nécessité autant que par désir. Il nous parle de cette dualité qu'il assume, des compromis qu'elle impose, et de la liberté qu'il a fini par trouver dans le fait d'être, simplement, lui-même.
Tu as traversé une période où tes productions ont pris une direction beaucoup plus contemplative, presque jazz. Comment c'est arrivé concrètement ?
C’est arrivé de manière assez organique. Après la sortie de mon deuxième album Spaces of Silence, j’ai entamé une tournée de live pour le promouvoir. Rapidement, j’ai eu envie d’intégrer une dimension instrumentale au live, et comme j’avais travaillé avec un saxophoniste sur le disque (Ismael Ndir), je l’ai recontacté et, de là, on a commencé à construire des versions live de mes morceaux. J’avais un peu peur que les gens s’ennuient à écouter de la house jouée en live. Ma musique est simple et repose beaucoup sur le sound design, donc on a pris le parti de tout déconstruire puis reconstruire différemment. Il s’agissait d’aller chercher ce qui faisait vraiment chaque morceau, sa mélodie, son essence, puis de repartir de là. Les morceaux sont alors devenus très calmes, très jazz. Après cette petite tournée en duo, on aimait tellement ces nouvelles versions qu’on s’est dit que ce serait dommage de ne pas les enregistrer. On a alors contacté le batteur Fréjus Mea Atta, avec qui on a enregistré les versions finales au Panorama Studio à Bruxelles, qui ont donné lieu à ma série d’EPs Panorama Sessions entre 2024 et 2025.

Tu parles de ce que t'a apporté le fait de collaborer avec des musiciens. C'est quelque chose que tu cherchais ou ça s'est fait naturellement ?
C’est venu naturellement. Je travaillais beaucoup seul auparavant, et je ne rencontrais pas forcément de musiciens avec qui je me sentais à l’aise, peut-être par manque de confiance en moi, ou simplement parce que parfois le feeling ne passait pas. Il faut que ça clique humainement pour pouvoir dire franchement ce qui marche ou non, et éventuellement partager les mêmes références afin d’avoir une direction commune. J’ai vraiment eu ce sentiment avec Ismael. Ça m’a donné envie de travailler avec davantage de musiciens, c’est pour ça qu’on en retrouve quelques-uns sur mon dernier EP Dreams (Greg Elkouby au piano / Nic Hanson au chant / Kareem Ali à la trompette / Cyan Lu au saxophone). Je les ai rencontrés au détour d’un gig ou d’un voyage, et comme je m’entendais bien avec eux, les choses se sont faites naturellement. Ça apporte une vraie richesse à ma musique, car ils offrent un peu de leur sensibilité à mes morceaux. En tant que producteur, tu te retrouves surpris par des choix que tu n’aurais jamais fait toi-même, et c’est assez addictif.
Et comment tu conciliais ça avec ton identité de DJ, avec les exigences d'un set en club ?
Je n’y ai, à vrai dire, jamais pensé comme ça. J’ai simplement pris la direction qui me semblait la plus amusante, celle dans laquelle j’allais prendre le plus de plaisir. À ce moment-là, c’était l’aventure du live. Comme j’avais mes résidences, d’abord au Sacré, puis au Djoon, je continuais à jouer régulièrement à Paris, et le mélange des deux me convenait plutôt bien. J’ai néanmoins eu une petite douche froide à la fin de l’été 2025 : mes résidences se sont terminées et j’ai réalisé que mon calendrier était un peu vide.

Ce retour vers quelque chose de plus club, c'est aussi une question de survie économique ?
Pas vraiment, car j’ai la chance de pouvoir vivre de mes streams. Quand la dernière tournée live s’est terminée, j’ai eu le sentiment qu’on arrivait au bout d’un cycle, autant moi que les membres du groupe (Fréjus et Ismaël). On a tourné pendant trois ans avec le même live, et il était temps de passer à autre chose. J’ai donc refermé cette parenthèse plus jazz pour revenir vers des productions plus house. Et au final, cette transition est tombée à pic, parce qu’elle m’a permis de remettre l’accent sur le côté house du projet. Même si cette période “live” est derrière moi, elle m’a donné envie d’intégrer davantage de musiciens dans ma musique. Aujourd’hui, j’essaie plutôt de trouver une synthèse entre une approche house et une vraie richesse instrumentale. Le passage par le live m’a également beaucoup détendu vis-à-vis du stress que je pouvais ressentir quand je faisais un DJ set : c’est un exercice que j’aborde beaucoup plus sereinement désormais.
Tu as une façon bien à toi d'aborder ta carrière, avec plusieurs directions en parallèle. Comment as-tu réussi à trouver un cadre pour que ça tienne ?
Avec le temps, je pense que le cadre s’est construit de manière naturelle, en arrêtant justement de vouloir trop compartimenter les choses. Aujourd’hui, le projet arrive plutôt à faire une synthèse de ces différentes directions, plutôt qu’à les opposer. En parallèle, j’explore aussi d’autres esthétiques, et j’ai en tête de monter mon propre label. C’est encore en chantier, je suis en train de finaliser toute la partie administrative et l’identité visuelle, mais il devrait voir le jour d’ici la fin de l’année. L’idée, c’est de pouvoir y sortir de la musique sous différents alias, à n’importe quel moment, sans forcément brouiller ce que représente Tour-Maubourg aujourd’hui. J’ai envie que ce label devienne un véritable terrain de jeu, qui me permette d’explorer différentes facettes de la musique club, ou en tout cas les différentes visions que j’en ai, en parallèle du projet principal.
On observe souvent un fossé entre la musique qu'un producteur sort et ce qu'il joue en club. Toi tu vis ça comment, et est-ce que tu penses que c'est un problème propre à ta génération ?
Je ne sais pas si c’est vraiment une question de génération, mais il est vrai qu’aujourd’hui la production musicale est beaucoup plus accessible qu’avant. Beaucoup d’artistes voient leur carrière décoller grâce à leurs morceaux avant même d’avoir une réelle expérience du club ou du DJing. Du coup, certains se retrouvent à devoir apprendre à mixer assez rapidement, ce qui peut parfois créer une forme de dichotomie entre une musique pensée pour l’écoute qu’ils compose et une musique plus fonctionnelle, destinée au club qu’ils jouent. C’est un peu ce qu’il m’est arrivé. À la base, je suis producteur. J’ai commencé à mixer parce que c’était les seules opportunités que je trouvais pour me produire en public. Le DJing est donc arrivé presque comme un prolongement naturel du projet, même si ce n’était pas forcément la vision de départ. Pendant longtemps, j’ai moi-même eu l’impression de devoir séparer les choses : d’un côté mes prods, plus contemplatives et musicales, et de l’autre les DJ sets, plus club et fonctionnels. Mais avec le temps, j’ai arrêté de voir ces différentes facettes comme contradictoires. Finalement, cette dualité a complètement façonné la musique que je fais aujourd’hui. J’essaie d’y retrouver à la fois l’énergie et l’efficacité de la house, mais aussi une richesse plus organique et musicale.

Tu évolues entre Bruxelles et Paris. Qu'est-ce que cette double appartenance change concrètement dans ta carrière ?
Honnêtement, pas grand-chose. Je passe beaucoup de mon temps en studio en dehors des gigs, donc que je sois à Paris ou à Bruxelles, je reste assez isolé du monde qui m’entoure. Je ne suis pas totalement imperméable aux scènes locales non plus, car je travaille avec des gens dans plusieurs pays, mais c’est davantage leur individualité qui m’influence que leur appartenance à telle ou telle scène. Ajouté à cela, musicalement, mes références sont plutôt nord-américaines : Glenn Underground, Joe Claussell, Ron Trent, Kai Alce, Ash Lauryn, et bien d’autres. Si je devais néanmoins définir la scène belge, je dirais que le mot idéal serait “éclectisme”. Il suffit d’écouter Kiosk Radio ou Gimic pour se rendre compte de la diversité de la scène locale. En ce qui concerne la house, il y a aussi quelques acteurs qui sortent du lot. Si je ne devais en retenir que deux, je citerais Cosmic Breeze Records (le label de Bass Toast et Toolate Groove) et le collectif Supra House, qui ont déjà de très belles sorties à leur actif.
Interview menée et rédigée par Marie Espargiliere





