Le mystère des vols de clés USB

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Reventes illégales de morceaux, vols de collections, spéculation effrénée sur le marché de l’occasion… Derrière l’image festive et conviviale de la scène électronique, certaines pratiques franchissent allègrement les lignes rouges, portées par l’appât du gain et la quête du succès. Enquête sur ces dérives, à commencer par un phénomène aussi discret qu’inquiétant : les vols de clés USB.

Flagrant Délit

Août 2025, au cœur de Singapour. Joshua Pillai, alias RAAJ vient de prendre les platines, dans la moiteur du club Behind The Green Door. Une soirée parfaitement ordinaire, mis à part ces deux types plantés devant le DJ booth, qui semblent fixer l’écran des platines, à l’affut de track IDs.

Quand soudain, une "emergency loop" se déclenche. Hantise de tous les DJs, cette boucle automatique de 4 temps peut signifier au mieux un bug de la clé USB, et au pire… que celle-ci a été volée. Mais Joshua sait exactement à quel cas de figure il est confronté.

Il pointe les deux suspects à l’ingé son, qui part à leur poursuite. Puis demande au directeur du club les images de vidéo-surveillance, qui incriminent un des deux individus. On l’y voit débrancher brutalement la clé au moment où RAAJ avait le dos tourné, puis la cacher dans sa chaussure, avant de tourner les talons.

Quelques jours plus tard, le DJ publie la vidéo sur son compte Instagram, et donne un conseil à ses confrères et consœurs : « restez vigilants – les gens sont prêts à tout ». Celle-ci fait rapidement le tour de la communauté, cumulant plus de 17K likes et des centaines de commentaires de soutien. Car cet évènement est loin d’être un cas isolé.

 

Un phénomène courant

Loco Dice à Brunch Elektronic Malaga en octobre dernier, DJ Hell en juin 2025 avant sa date à Milan – annulée en conséquence – mais aussi DJ Lloyd ou CC:DISCO! il y a quelques années… De nombreux DJs éminents ont pris la parole via des posts sur les réseaux sociaux, et souvent vidéo de surveillance à l’appui, pour déplorer le vol de leurs collections digitales.

En 2016 lors d’une date au Brésil, le producteur Don Diablo avait même documenté en direct sur Snapchat l’épopée du vol de sa clé USB, jusqu’à retrouver et dénoncer publiquement l’auteur du délit – qui s’avérait être un DJ résident du club.

Et la France n’est pas épargnée par le phénomène. En juin dernier, un vol ciblant un DJ international a par exemple eu lieu dans un club emblématique de Paris – que nous avons souhaité garder anonymes. Les images de vidéo-surveillance étaient sans appel quant à la démarche intentionnelle du voleur.

Vols intentionnels ou folies alcoolisées ?

Mais quelles sont les motivations des voleurs ? Parfois, les DJs ont simplement affaire à des personnes trop alcoolisées, qui ont agi sans réfléchir. À l’image d’Annie Mac, qui après avoir lancé un appel suite au vol de sa clé, a reçu quelques semaines plus tard, le 5 janvier 2023, ladite clé flanquée du nom Survivor – tout un symbole – accompagné d’une mystérieuse note manuscrite : “Nous sommes vraiment désolés pour le stress causé. Nous ne l’avons pas consultée. C’était un moment de folie alcoolisée. Vraiment désolés.”

Dans d’autres cas, c’est la collection des DJs qui est convoitée. Des années de dig, une sélection pointue et enviée, des playlists triées sur le volet, tout cela accessible sans effort et d’un simple geste. Un utilisateur sur Reddit a par exemple constaté que le DJ soupçonné d’avoir volé sa clé avait « diffusé des mixes en ligne, avec les mêmes listes de titres que celles {qu’il avait} déjà utilisées auparavant (qui sont évidemment enregistrées dans l’historique des sets) ». Avant de conclure, plein de pragmatisme : « cela me paraît assez suspect. »

Mais le plus souvent, les voleurs sont à la recherche de précieux sésames : les « unreleased ». Ces tracks confidentiels et inédits produits par les DJs eux-mêmes ou transmis par leur entourage de producteur.ice.s, peuvent avoir une valeur immense, surtout quand il s’agit de DJs renommés. Et cela ne s’arrête pas aux musique électroniques. Même la Queen de la pop Beyoncé n’est pas à l’abri des convoitises, elle qui s’est vu dérober une clé USB contenant des morceaux inédits en juillet dernier, déclenchant une enquête par la police d’Atlanta.

Comment endiguer le phénomène ?

Cette recrudescence des vols est pour certains le fait de la disposition des clubs. Le format à 360°, popularisé par Boiler Room, a la particularité d’être plus immersif, d’offrir plus de proximité avec les DJs, mais est aussi par conséquent plus propice aux vols.

Des acteurs de la scène ont alors appelé, lors de la diffusion de ces incidents sur les réseaux sociaux, à renforcer la sécurité autour du booth, de déplacer l'emplacement des clés USB sur les platines DJ, ou même de mettre en place un système de verrouillage. Mais pas sûr que cela suffise à réduire les vols, qui se déroulent souvent en backstage, ou en marge des soirées.

Mais alors que se passe-t-il ensuite ? Où finissent ces précieux tracks subtilisés ? Certains morceaux refont parfois surface, plusieurs semaines plus tard, sur un logiciel de téléchargement illégal où se poursuit l'engrenage : Soulseek.

Affaire à suivre.