“No Plane, No Gain”: rencontre avec le DJ et producteur engagé Deborah Aime La Bagarre

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Photo : Juliette Valero

DJ et producteur, Deborah Aime La Bagarre a fait le choix, il y a sept ans, de renoncer à prendre l’avion pour des raisons environnementales et sociales : une décision loin d’être anodine à l’ère de l'internationalisation des carrières des DJs et de la fast life.  

Bien décidé à maintenir sa position, quitte à refuser des dates aux quatres coins du monde, Deborah Aime La Bagarre ne cesse d’explorer les marges de manœuvre possibles pour imaginer des pratiques artistiques plus durables.

Quel a été le moment précis où tu t’es dit : “je ne peux plus prendre l’avion” ? Il y a eu un élément déclencheur ? 

Lors d’un vol long courrier en business class, le personnel de bord m’a servi une eau totalement plate au lieu d’une eau gazeuse finement pétillante, ce fut l’erreur de trop. Aussi, après des années d’engagement personnel et collectif sur des sujets sociaux/environnementaux, j’ai décidé d’arrêter une pratique individuelle qui est l’une des plus impactantes sur le dérèglement climatique en cours : prendre l’avion. Je n’ai donc pas volé depuis 7 ans pour le pro ni le perso, l'aviation représentant d’ailleurs presque la totalité du bilan carbone des DJs*. C’est un outil de travail qui n’est pas neutre, dont il est difficile de se passer et qui incarne le modèle de croissance actuel. 

Je pense que la fête n’est pas qu’un espace d’épanouissement personnel et de consommation, c’est aussi un objet politique qui façonne nos imaginaires et dont nous sommes collectivement responsables. Les pratiques qui lui sont associées, ses valeurs et l’imaginaire que ces moments véhiculent méritent donc d’être réfléchis et questionnés.

*17 fois supérieur au budget carbone individuel recommandé (Étude Clean Scene 2021).

Concrètement, qu’est-ce que ce choix t’a coûté en termes de carrière ? As-tu déjà refusé une opportunité qui aurait pu faire grandir ta notoriété ?

Ne plus prendre l’avion ce n’est pas seulement prendre davantage le train, c’est aussi choisir de ne pas jouer loin malgré la demande. Ce choix impacte mon projet sur deux aspects en particulier. D’abord, les opportunités manquées. Dire non à des dates c’est aussi dire non à de l’expérience, des rencontres, des revenus, de la notoriété, du réseau, etc. Un été, j’ai dit « non » dans la même semaine à des propositions pour l’Ecosse, la Turquie et le Brésil, c’était pas simple, à minima. Et la hype du projet. C’est très attractif pour la scène française/européenne de montrer que son projet a aussi de l’intérêt à l’autre bout du monde. C’est davantage valorisé de dire « J’ai joué à Séoul hier » plutôt que « Je joue à Saint-Jean d'Angély demain ». Il y a une règle implicite qui incite à voyager : plus un·e artiste joue loin de chez lui/elle, plus cet·te artiste semble reconnu·e. C’est un refus de parvenir qui a un coût mais c’est aussi une chance pour se rapprocher d’une scène et d’un public sensibles à ces enjeux et donc connecter encore davantage.

Dire « non », c’est parfois frustrant mais c’est également une opportunité de me rappeler tout ce à quoi je dis oui et la chance que j’ai de vivre de cette passion. Et il y a de quoi faire en Europe. 

Photo: Juliette Valero

Est-ce que la scène électronique est aujourd’hui structurellement incompatible avec l’écologie ?

La représentation commune que l’on se fait de la scène et son image grand public me semble incompatible avec l’écologie. À savoir : un agenda de tournée mondiale, plusieurs dates et pays par week-end, des scènes et scénographies démesurées, l’ultra fast life, des festivals gigantesques, etc. Heureusement, ceci ne concerne qu’une infime partie des artistes et je suis persuadé qu’il est possible de vivre dignement de la musique électronique autrement. Il y a une bataille culturelle à mener pour proposer une autre vision de la scène que celle basée sur le volume et la performance.Je vois souvent passer des posts du type « 7h in Ibiza, what a trip » et m’inquiète de ce genre de pratique faussement désirable. C’est pour moi le symptôme d’une société de l’ultra fast life nocive pour la santé mentale des artistes, l’environnement, la culture underground, etc. 

Même si la route est encore longue, on note une prise de conscience plus importante qu’avant. Quel bilan fais-tu aujourd’hui de la scène électronique française et de son rapport à l’écologie? 

Il y a des initiatives concrètes qui œuvrent dans le bon sens et c’est très réjouissant : Gogo Green, Mama Loves Ya, DJs for Climate Action, Bye Bye Plastic Foundation, Music Declares Emergency, ADE Green, etc.  Ainsi que des artistes qui se mettent en action et communiquent dessus avec justesse comme Simo Cell, Nono Gigsta, Esteban Desigual, etc, et un grand nombre de lieux et festivals engagés. Remettre en question le statu quo est sûrement le plus important. Les initiatives se multiplient mais toute la difficulté réside dans le fait de maintenir son engagement malgré l’augmentation des propositions et le développement de sa carrière dans un écosystème qui incite à la croissance. La bonne nouvelle est que je sens que le public est demandeur et amplement prêt pour ce changement de vision, il est en avance sur l’industrie. 

Photo : Juliette Valero

Si toute la scène devait changer demain, à quoi ressemblerait selon toi un système de tournées juste et durable ?

Le but du jeu n’est bien sûr pas de faire comme moi puisque chacun·e s’engage en fonction de ses privilèges, handicaps, moyens et besoins. Mais j’aspire à une scène davantage sensible à ces sujets, une scène où les choix de carrière sont pris en conscience et où le « oui » n’est pas une réponse systématique. 

Très concrètement, voici quelques idées pour s’orienter vers un système plus durable : choisir le train en dessous de 6/8h de trajet, éviter/refuser les dates sèches (aller-retour en avion pour une date unique), s’organiser en tournée et rentabiliser au maximum les longs courriers en créant de la valeur sur place (plusieurs gigs, ateliers, temps en studio, etc), éviter de glamouriser l’avion dans son contenu photo/vidéo, apprendre à dire non à des opportunités quand cela fait sens pour soi, créer davantage de liens entre les promoteurs pour permettre une multiplication des gigs dans une zone où l’artiste se rend, éviter/refuser de jouer dans des lieux/festivals qui ne respectent pas ses valeurs, promouvoir la scène locale.

Et ne pas attendre que la scène change pour agir ou se dire qu’il faut être parfait·e pour prendre la parole sur ses engagements, c’est très souvent un frein qu’on me partage. Chaque pas dans le bon sens est un pas dans le bon sens. Et inversement. Observer, discuter, questionner l’existant avec son agence, son public, ses pairs sera toujours utile. Aussi, je pense que les programmateur·ices ont un vrai rôle à jouer. Les artistes veulent tourner, les agences veulent que leurs protégé·es tournent au maximum et les programmateur·ices sont en capacité de poser un cadre de valeurs et des pratiques extra-artistiques claires pour que les événements incarnent au mieux leur vision.

Est-ce que la quête de hype et la volonté de s’exporter à l’internationale est l’ennemie directe de la transition écologique ?

L’omniprésence d’une culture de l’hypercroissance dans la musique est incompatible avec la transition écologique et la santé mentale des artistes. Et un·e artiste qui ne croît pas (en volume) aujourd’hui est un artiste qui recule. La stabilité est perçue comme une régression. D’où cette nécessité implicite à toujours faire plus. Ce « jamais assez » ou « toujours plus » entraînant souvent une sensation d’épanouissement ephémère. 

Te sens-tu parfois marginalisé ou perçu comme “problématique” à cause de ton refus de prendre l’avion ?

Jamais, voire encore moins que ça. Depuis que je parle de mes engagements, je n’ai reçu que du soutien, notamment du public. On m’en parle très souvent en ligne et sur mes dates et ça crée de très belles rencontres. C’est un geste contre-intuitif dans le système de valeur actuelle mais qui résonne chez beaucoup de personnes. Les artistes et l’équipe qui m’entourent sont aussi sensibles au sujet et me soutiennent. Chevry, l’agence qui me représente, est magistrale pour ça. 

En quoi le fait de vivre à Paris rend ton engagement possible et le facilite?  

Paris est la ville la plus connectée au monde avec les autres grandes villes de culture et de fête. Londres, Berlin, Bruxelles, Amsterdam, Barcelone et des dizaines d’autres sont à moins de 8h de train. 

J’ai souvent présenté la vie à Paris comme un privilège me concernant mais je le vois maintenant comme un choix, voire une nécessité. Si je prenais l’avion je ne serais plus à Paris mais potentiellement sur la côte ouest d’où je viens. Aujourd’hui, j’y reste en partie car c’est nécessaire pour le maintien de mes engagements. Tout ce que je raconte ici est bien sûr incompatible avec le mode de vie d’un·e artiste qui ne peut, pour une raison ou une autre, se rapprocher géographiquement d’un grand hub de train européen. 

Peut-on encore être un “grand” artiste sans être globalisé ?

Pour y répondre il faut définir ce « grand·e ». Derrière ce terme souvent associé à du quantitatif, j’imagine plein de questions alternatives pour qualifier ou non un·e artiste de grand·e. Est ce qu’il/elle est reconnu·e pour la qualité de ses productions ? L’originalité de son univers ? L’exploration d’un nouveau sous-genre ? Son engagement dans la scène ? Sa capacité à fédérer une communauté ? Sa vision ? Ses valeurs ? Pour tout cela, être globalisé·e aide mais n’est pas obligatoire. Quoiqu’il arrive, la musique voyage aujourd’hui davantage que ses créateur·ices. C’est un sujet infini.

Merci à Dure Vie pour ses questions et l’opportunité de m’exprimer là-dessus. Pour les lecteur·ices, je suis toujours disponible pour discuter de ces sujets complexes, au plaisir d’échanger là-bas ou ailleurs. 

Propos recueillis par Adèle Chaumette