DJ sets pré-enregistrés : quand la plus grande légende du mix devient virale

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À l’ère des réseaux sociaux, tout peut devenir inflammable, à l’image de la légende urbaine la plus répandue dans le milieu : les sets pré-enregistrés.

La croyance que certains DJs, au mieux contraints techniquement, ou au pire de véritables flemmards, diffusent secrètement des sets d’une heure ou deux, préparés à l’avance, en faisant semblant de mixer par dessus. Holy Priest en a fait les frais cette semaine, et c’est loin d’être le seul ces dernières années...

Il y a quelques jours, plusieurs vidéos diffusées par le soi-disant média Loudlife ont enflammé la communauté électronique sur TikTok et Instagram. On y distingue le DJ hard techno Holy Priest faisant manifestement semblant de manipuler les potards de sa table de mixage lors d'un DJ set, accompagné de la mention "Busted" ("grille", en français).

Aussitôt, l'artiste est accusé de jouer un set pré-enregistré, et le débat fait rage dans la section commentaires. Certains crient au scandale en rappelant les cachets exorbitants que touche l'artiste, d'autres affirment que tout le monde s'en fout... ou en profitent simplement pour tacler l'industrie de la hard techno.

Jusqu'à ce que Holy Priest lui-même ne soit obligé de réagir à la polémique dans un post Instagram publié le 21 avril dernier : "Faux DJ ? Parlons-en L...] Tout au long de ma carrière, je n'ai jamais joué de set préenregistré." L'artiste berlinois prend pour preuve l'une des vidéos, où l'on voit clairement des LEDs indiquant que deux morceaux sont joués simultanément.

Et quid des curieux gestes derrière les platines que d'aucuns ont qualifié de "fake-knobbing" ? "C'est quelque chose de normal que la plupart des DIs développent avec le temps, explique-t-il [...] Je déroule mentalement ce qui vient après, et c'est pour ça que je finis par toucher des boutons qui n'ont pas forcément besoin d'être ajustés."L'artiste, provocateur de coutume, conclut avec cette formule :

Chasse aux sorcières

Ce genre de déferlements d'accusations n'est pas nouveau. Les soupçons de sets pré-enregistrés sont au moins aussi anciens que ne le sont les CDJs, et se sont amplifiés au même rythme que la starification des DJs. Mais avec l'avènement des réseaux sociaux, la mode des "DJs TikTok" et de la hard techno, cet argument est devenu un véritable outil de dis-crédit, rendu inflammable par sa viralité potentielle. Et tâche aux DJs d'éteindre les incendies.

Le 17 mars dernier, l'artiste emblématique de la scène psytrance Mandragora publie un communiqué sur son compte Instagram dans lequel il joue cartes sur table, après avoir reçu nombre de critiques sur son virage artistique : "Je dois être honnête: pendant 10 ans, jefaisais du playback, je ne voulais pas apprendre à mixer."

Quelques mois plus tôt, l'artiste suédois Eric Prydz était épinglé par les utilisateurs d'un thread Reddit pour avoir joué un set pré-enregistré au festival Sónar, retransmis sur Arte Concert. Sur une capture d'écran de la vidéo, on distingue en effet un morceau joué à 17mn50, et qui n'en est visiblement qu'au tiers de sa durée totale.

Le DJ a fini par s'expliquer directement sur le réseau social : "Hm. Oui, c'est vrai. Le "set" de Sónar était un set entirement pré-enregistré et créé sur Logic." Mais Eric Prydz justifie cette non-prestation par des problemes techniques sur le moment: "seulement une CDJ ..] semblait fonctionner" Il aurait donc pré-féré jouer ce set factice, plutôt que de "ne pas jouer et laisser les 15 000 personnes" présentes sur place.

Même David Guetta a été obligé de se défendre dans une vidéo pour le média Wired en 2023, après avoir été accusé pendant de longues années d'évoluer dans le côté obscur du mix : “Je n'ai jamais joué un set pré-enregistré. J'entends tellement d'histoires sur les sets pré-enregistrés ! Je pense que c'est absolument ridicule parce que le beat matching est si facile. Je peux enseigner à un enfant de 10 ans comment à gérer [les variations de rythme et les enchaînements] en quelques heures parce qu'aujourd'hui, c'est vraiment devenu facile."

Assurance tous-risques ?

Mais quel intérêt y aurait-il, de toute manière, à jouer des sets pré-enregistrés ? Le DJ britannique James Hype a mis en avant, dans une interview pour Beat-portal, l'une des principales raisons : l'incompatibilité des grands shows visuels avec l'improvisation, pourtant fondamentale dans l'art du DJing.

En effet, dans les grands évènements, nombre de paramètres sont à prendre en compte: feux d'artifices, fumée, écrans géants, scénographie... "Pour synchroniser parfaitement ces visuels, beaucoup de ces artistes préparent leur mix en studio bien à l'avance", révèle-t-il.

La figure de l'EDM deadmau5 a confirmé ce constat dans une interview en 2021 qui a fait date : "Dans la plupart des grands festivals, tu dois jouer un set pré-enregistré. Par exemple, à lEDC, honnêtement, je serais surpris que quelqu'un joue réellement un set qui ne soit pas pré enregistré. Parce que c'est un événement tellement important pour l'artiste, avec une production et un timing très stricts, qu'ils ne veulent pas prendre le moindre risque."

Du pareil au même

La vraie question que l'on peut se poser, c'est : quelle différence y-a-t-il, au final, entre un set pré-enregistré et un mix préparé des semaines à l'avance, joué avec le bouton "sync" activé tout au long de la prestation?

Si le résultat - à savoir l'absence de spontanéité - est le même, la dissonance et l'objection sont surtout morales: on refuse d'accepter que le DJ "ne fasse rien", car ce serait remettre en cause la légitimité même de la profession, renvoyer ce premier au rang de marionnette agitée par la puissante industrie du live.

Au bout du compte, tant que la communauté électronique sera polarisée entre ceux qui font le show, et ceux qui font la musique, cette légende urbaine n'est pas prête... de tirer sa révérence.