
Il y a deux jours, Flo Massé jouait pour le label allemand Giegling à la Cité Fertile. Pour celle qui s'est épanouie en tant que DJ dans les raves et les festivals, une invitation du label allemand représente une consécration à part entière. Giegling ne convie pas n'importe qui : le collectif de Weimar, réputé pour son exigence esthétique et ses soirées rares, revenait ce soir-là à Paris pour la première fois depuis très longtemps.
Dans la salle, quelque chose d'indéniable s'est construit dès les premières mesures de son set. Son univers sonore ce jour-là était différent de ce qu'on lui connaît habituellement : plus deep, plus minimaliste, à l'image de l'esthétique Giegling. Et pourtant, malgré ce style inhabituellement retenu, on reconnaissait Flo. Quelque chose dans les choix, dans la manière de construire, dans l'intention derrière chaque transition trahissait qui elle est. Le son avait changé de forme, pas d'âme.
Elle en parle avec une lucidité tranquille, les yeux qui brillent. Elle y revient encore tous les jours en regardant les vidéos, et ça se sent, ce bonheur intact. Cette première date avec Giegling, elle l'avait préparée avec une exigence particulière : six jours à faire sa sélection, à écouter et réécouter ses sons, à refuser les raccourcis évidents. "Mon gros défi, c'était de jouer des sons qui me ressemblent vraiment." Un moment clé, dit-elle. Pour ceux qui l'écoutaient ce jour-là, c'était surtout une confirmation.

Des percussions au dancefloor
La musique n'est pas arrivée dans la vie de Flo Massé comme une révélation tardive. Elle y a toujours baigné, et ce sont presque exclusivement des femmes qui l'y ont introduite. Une mère brésilienne qui écoutait de la MPB, deux grandes sœurs dont l'une, férue de rock, dont les goûts musicaux ont largement influencé ceux de Flo. Le piano d'abord, imposé tôt, mais les mains qui tapaient partout, instinctivement. Elle se souvient aussi des pylônes à CD du Carrefour, où enfant elle écoutait au casque les nouveautés, dont quelques hits électro des années 90 qui l'ont, dit-elle, "énormément marquée". À 20 ans, sa sœur, chanteuse dans un tout récent groupe de rock, la convainc de l'intégrer en tant que batteuse : elles tourneront au Brésil quelques années plus tard, avant que Flo se mette à mixer.

Ce fil féminin est frappant dans un milieu où l'on entend bien plus souvent parler du père qui initie à la musique. Chez Flo, c'est une transmission de femmes en femmes, presque sans le savoir, qui a tout déclenché.
Ce fond percussif ne l'a jamais quittée et il se retrouve jusque dans le choix de ses sons, où les percussions occupent souvent une place centrale. Ceux qui la voient jouer pour la première fois le remarquent : il y a quelque chose d'explosif dans sa manière de mixer, une énergie physique qui traverse les transitions. "Trance queen" venue du Brésil, comme la surnomme-t-on parfois, elle tisse en réalité une matière plus complexe, progressive house, acid, électro, où la batterie transparaît dans chaque relance, chaque break construit comme un crescendo live.
Le Brésil comme boussole
Née en France d'une mère brésilienne, Flo Massé a vécu 14 ans au Brésil après des études à Sciences Po, sur le campus de Poitiers spécialisé Amérique latine. Ce retour aux sources a été une révélation. "Au Brésil, la musique est partout, dit-elle. Il y a des milliers de chants que tout le monde connaît par cœur, c'est une euphorie collective." C'est là qu'elle a compris ce qu'elle cherchait à créer sur un dancefloor : pas une performance, mais un rituel partagé. Elle est rentrée il y a deux ans et s'est installée à Barcelone, un entre-deux au centre de l'Europe, à mi-chemin d'un quelque chose un peu plus libre.

Elle revient tout juste d'une tournée au Brésil, et le souvenir la fait sourire. "Le public est incroyable. Ils te mettent dans l'ambiance directement.", raconte-t-elle. Une scène électronique pointue s'y est développée ces dernières années, notamment autour de la house et de la techno, et Flo y trouve un écho naturel à ce qu'elle joue.
Quand le public s'étend à l'infini
Un moment a marqué un tournant dans sa carrière en France : les Transmusicales de Rennes, sur invitation de Théo Muller. Elle ne le connaissait pas encore vraiment. L'invitation est arrivée en août ou septembre, et Flo pensait jouer sur une petite scène. Un mois avant, elle vérifie : 3 500 personnes de capacité. Le jour J, ils bloquent les entrées. Il y en aura 4 300.
La scène est à 180 degrés. En arrivant, elle est encore loin d'être remplie. En quinze, vingt minutes, elle est pleine à craquer jusqu'à l'horizon. "Je voyais même pas la fin", dit-elle. À chaque break, l'euphorie du public montait comme une vague. La préparation s'était faite dans la joie pure. La sélection s'était construite naturellement, en se projetant devant ce public immense.
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Depuis sa Boiler Room en 2022, sa trajectoire n'a cessé de s'élargir : Dimensions en Croatie, Gottwood au Pays de Galles, Paradigm à Groningue, une première tournée en Australie et en Asie en septembre 2024. Les Transmusicales ont confirmé ce que certains bookers pressentaient déjà. Elle jouera prochainement au célèbre festival Astropolis, en Bretagne. À l'international, son nom s'affiche cette année sur des festivals particulièrement pointus : le Waking Life et le Garbicz Festival en Pologne.
Alto Artists, une famille de travail
En 2021, dans un petit festival de potes dans le sud de la France, Flo joue pour la première fois en France. Elle y rencontre Vassily, qui lui confie avoir adoré son set. Plus tard dans l'année, alors que Vassily vient de se lancer dans le booking, il lui demande si elle est représentée en Europe. Elle ne l'est pas. Ils commencent à travailler ensemble prudemment : cinq dates en juillet, il gère la logistique, elle observe. Quatre ans plus tard, Flo affirme fièrement qu'elle ne se voit pas avec quelqu'un d'autre. "On se connaît par cœur."

Vassily a depuis fondé Alto Artists, décision prise après une longue réflexion incluant tout le roster : Gabriel Belabbas, Lamalice, Massaï, Admo, Louison et Flo, évidemment. Tau Car et International Mac rejoignent l’aventure quelques mois plus tard. Ici, personne n'y est relégué au rang de faire-valoir. "On se tire tous vers le haut", dit Flo. Pas par idéalisme, par observation. Elle voit comment les agences à deux vitesses fonctionnent, comment les petits artistes se font absorber par l'agenda des grands. Ici, ce n'est pas le cas. Elle y tient. Et quand une grande agence lui fait une proposition, la réponse ne tarde pas : ce qu'elle a construit avec Vassily ne se remplace pas. C'est une affaire de confiance, et ça, ça ne se négocie pas.
Produire, à son rythme
Il y a un domaine où Flo Massé avance à son propre rythme, sans fausse modestie ni fausse urgence : la production. Elle s'y consacre par périodes en ce moment, pas encore à temps plein, mais avec une intention de plus en plus claire. C’est en fin d’année 2025 qu’elle saute le pas, sortir son premier track “Prog Ritual”, décliné en 2 remix par Louison et Lamalice qui l’ont accompagnée tout au long de la création du morceau. Son deuxième track paraîtra prochainement sur le prochain VA de son label Campana Records. Aussi, l'un de ses objectifs est de sortir un EP d'ici la fin de l'année. Pas une reconversion, plutôt un approfondissement. Comme si le prochain chapitre était déjà là, en attente, et qu'elle le savait.
Une histoire de valeurs et de transmissions
La question de la place des femmes dans la musique électronique, Flo Massé ne l'esquive pas, mais elle refuse qu'elle devienne le seul prisme à travers lequel on la regarde. Elle observe les lineups, les warm-ups systématiquement confiés aux femmes, les horaires qui n'envoient pas le même message qu'un closing.

Elle note une évolution, lente, réelle, portée autant par le fait qu'il y a désormais plus de femmes qui s'autorisent à se lancer, que par les obligations imposées aux grands festivals. "Plus tu vois de femmes, plus tu te dis que c'est possible", dit-elle. La représentation appelle la représentation.
Ce qu'elle cherche à transmettre, au fond, se jouait déjà à la Cité Fertile il y a deux jours, dans une salle résonante, devant des gens en transe totale. Parce que ces soirs-là, cette communion-là, ce n'est pas tous les jours. L'idée qu'un dancefloor peut être un endroit où l'on se retrouve vraiment, où l'on est ensemble, et où l'on peut être entièrement soi-même. Elle en sait quelque chose : quand elle joue, elle se lâche aussi, complètement. C'est peut-être là, dans cette liberté partagée, que tout commence.
Interview menée et portrait rédigé par Marie Espargiliere.







