Interview avec Jolly : “Le DJing n’est pas une fin en soi, mais plutôt un médium au service des émotions”

Lire

Rencontre avec Jolly, DJ résident et membre fondateur du collectif parisien HORS-SOL. À l'occasion de sa date à Marseille le 25 avril, dans le nouveau club marseillais Unité.22, nous avons échangé avec lui.

Il aborde son rapport au DJing, qu'il considère comme un médium plutôt qu'un but en soi, son rôle de co-programmateur aux côtés de Léo Latsuska, ainsi que les enjeux liés au fait d'être organisateur à travers HORS-SOL.

Il partage également sa vision des réseaux sociaux : des outils incontournables, certes, mais aussi des prismes déformants dont il convient de ne pas sous-estimer l'influence et desquels il est nécessaire de savoir s'émanciper pour ne pas enfermer sa vision dans des cadres trop étroits.

Quel regard portes-tu sur la scène électronique parisienne aujourd'hui ?

J'ai le sentiment que la scène continue de suivre une dynamique de professionnalisation positive et que certains collectifs et promoteurs ont atteint une taille critique qui leur permet aujourd’hui, de contribuer à structurer l’écosystème et d’en élever les standards. Sur le plan musical, elle foisonne de projets artistiques fantastiques - c'en est même dur de tout suivre !

J’observe également que certains standards, codes et valeurs de la club culture, déjà bien ancrés dans d’autres capitales européennes, se sont diffusés plus largement ces dernières années à Paris. Ils ont été progressivement intégrés par une partie des organisateurs, lieux, mais aussi par le public.

Ces évolutions sont vertueuses : les artistes s’expriment dans de meilleures conditions, la scène locale bénéficie d'un cadre plus pro pour se développer, le public est sensibilisé grâce au travail de fond mené par de nombreux clubs, collectifs et promoteurs, et il bénéficie d’un cadre festif de meilleure qualité, globalement plus safe. Cela profite à l’ensemble de l’écosystème et à l'expérience globale, et renforce, par conséquent, la légitimité de notre scène. 

Qu'est-ce qui la caractérise selon toi ?

Après le Covid, j'ai vu une partie de la scène s’uniformiser : hausse des BPM, intensité de la musique, mêmes standards de communication : on a assisté à une forme de surenchère, amplifiée par les logiques algorithmiques des réseaux sociaux, qui a favorisé la culture du drop, de l’entertainment, et donc certaines esthétiques sonores et visuelles qui s’y prêtaient davantage, au détriment d’autres.

Cela a été pointé du doigt, à juste titre. Néanmoins, j’ai perçu deux conséquences positives à ce phénomène : cela a créé une porte d'entrée pour une nouvelle génération de public et stimulé, en réaction, d'autant plus d'initiatives et projets plus alternatifs, qui justement cherchaient à rouvrir des espaces d’expérimentation. 

Comment t'y situes-tu en tant qu'artiste ?

Discrètement je dirais.

Le DJing n’est pas une fin en soi, mais plutôt un médium au service des émotions que je souhaite partager pour espérer fédérer les gens quand une occasion de jouer se présente. Si j'arrive à faire ressentir des choses auxquelles ils n’ont pas accès le reste de la semaine, j'estime avoir rempli mon rôle.

Et si c'est pour des événements, lieux ou collectifs dont l’approche me semble alignée avec mes valeurs c'est encore mieux. Je pense qu’il est important de soutenir et privilégier lorsque cela est possible, des environnements et projets qui défendent une vision avec laquelle on se sent aligné.

HORS-SOL, tu en es membre fondateur qu'est-ce que ce collectif représente pour toi aujourd'hui, dans ce qu'il est devenu et dans ce qu'il porte ?

Il y a 10 ans, c’était l’énergie spontanée, la découverte d’un univers nocturne et festif, de ses émotions. Et puis très rapidement, c'était prendre conscience qu’organiser un événement doit être avant tout une forme de responsabilité vis-à-vis du lieu qui nous ouvre ses portes et de ses équipes, du public que l’on accueille, et des artistes que l’on convie.

Aujourd’hui, c’est évidemment un projet plus mature et structuré professionnellement, grâce auquel nous dessinons en binôme avec Léo Viguier, notre vision artistique et musicale, notre idée de la fête et des valeurs qu'elle doit véhiculer, autour de ses fantastiques résident·es qui en sont les visages, des nombreux artistes invités et des différents formats proposés.

Après des années, je crois que nous arrivons à défendre cette idée d’une fête exigeante en termes de curation, le tout dans une atmosphère bienveillante, et ainsi fédérer une belle communauté de passionnés, profondément attachés à la musique et à cadre de fête exigeant.

En tant que DJ, comment construis-tu un set ?

A mon sens,un set doit être construit en cherchant un équilibre sincère entre mes émotions profondes, l’horaire, le lieu et l’énergie du moment.

Au-delà de l’énergie brute induite par la rythmique ou le groove, un set doit aussi exister à travers sa narration et sa musicalité. Laisser parler la musique avant tout, assumer et intégrer des émotions fortes, qui sauront parfois déclencher de véritables moments cathartiques : faire couler des larmes d'émotion, déclencher un sourire, susciter une acclamation, inviter à fermer les yeux pour se connecter à ses émotions, c’est à mon sens l’un des pouvoirs les plus puissants de la musique. Pourquoi se priver de choses qui nous font nous sentir vivant ?

Aborder un set, ça reste un véritable jeu d’équilibriste qui nécessite de savoir mettre son ego de côté, et de développer une forme d’empathie vis-à-vis de son environnement. Même après 10 ans de pratique en club, j’ai le sentiment que c’est un apprentissage constant, chaque nouveau contexte venant bousculer les équilibres précédents.

À l'heure des réseaux sociaux, la notoriété d'un artiste semble parfois davantage liée à sa présence digitale qu'à sa musique elle-même. Quel regard portes-tu là-dessus et comment défends-tu l'idée que l'artistique doit avant tout se vivre et s'entendre ?

Les réseaux sociaux sont des outils incontournables, mais ils créent aussi le risque d’une distorsion dans la perception que l’on peut avoir de certains artistes. Le problème n'est pas la visibilité, mais le moment où elle devient le seul critère de légitimité.

À cet égard, j’estime que la responsabilité des promoteurs, clubs, et médias est structurelle : qui choisissent-ils de mettre en avant, de promouvoir, d’ériger comme visage et standard de leur scène ?  À titre personnel, et en tant que programmateur, j’essaie de considérer ces outils comme des supports de diffusion, mais ils ne doivent pas biaiser nos choix artistiques en termes de programmation. 

En tant que co-programmateur, comment construis-tu un line-up ?

Chaque programmation est imaginée en binôme avec Léo, en partant de questions simples : quelles émotions voulons-nous faire émerger, quelle trajectoire musicale donner à la soirée, et comment les différentes propositions artistiques peuvent-elles dialoguer entre elles ?

Chaque programmation est imaginée en binôme avec Léo, en partant de questions simples : quelles émotions voulons-nous faire émerger, quelle trajectoire musicale donner à la soirée, et comment les différentes propositions artistiques peuvent-elles dialoguer entre elles ?
À partir de là, une narration collective doit se dessiner, où chaque artiste trouve sa place dans un ensemble cohérent. Le line-up devient alors une forme d’architecture, un puzzle dont les contours doivent s’emboîter pour amener le public d’un point A à un point B. Et bien sûr, certains principes restent pour nous essentiels : une attention réelle est portée à la parité à l’échelle de la saison, ainsi qu'une véritable mise en valeur d’artistes de notre scène, qui ne doivent évidemment pas être cantonnés au warm-up, pour simplement cocher la case "act local"...

La question de la représentation des artistes FLINTA dans les programmations est souvent portée uniquement par les personnes directement concernées. Toi qui es du côté de la programmation, quel rôle estimes-tu avoir dans ce sujet, et comment l'abordes-tu concrètement dans tes choix ?

Je ne souhaite pas revendiquer un rôle, ceci dit, je constate qu’en dépit d’améliorations sensibles, il existe toujours un déséquilibre structurel de représentation dans de trop nombreuses programmations. Dans ce contexte, la responsabilité des programmateur·ices est centrale. Elle implique à la fois un travail de remise en question de certains réflexes ou schémas dépassés, mais aussi une capacité à traduire ces prises de conscience en décisions concrètes, visibles dans les line-up.
Concernant HORS-SOL, la question de la parité et de la mixité fait partie intégrante de notre travail depuis plusieurs années. Nous pensons cette dimension à l’échelle d’une saison complète, ce qui nous permet de concilier cohérence artistique sur chaque événement et équilibre global dans la programmation.

Interview menée et rédigée par Marie Espargiliere.