Interview de Rone : “Peut-être que certaines rencontres n’ont pas vocation à être expliquées”

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Producteur et compositeur parisien, Rone est l'une des figures de la musique électronique française, connu pour un son à la croisée de l'ambient et de l'électronique instrumentale. 

À l'occasion de la sortie du documentaire La Baleine et le musicien de Valentin Paoli, il revient sur l'expérience singulière qui a donné naissance à son album Megaptera : une collaboration avec le bioacousticien Olivier Adam, des sessions de composition au large de La Réunion, et la question qui traverse tout le projet la musique peut-elle créer un espace de résonance entre les espèces ?

Quelles émotions t'ont traversées en découvrant que ta musique touchait aussi les mammifères marins ?

Beaucoup d’émotions différentes m’ont traversé quand j'ai découvert les vidéos de marins qui affirmaient que des dauphins ou des baleines s'approchaient d'eux à chaque fois qu'ils diffusaient ma musique en mer.
J’ai d’abord été surpris, intrigué, amusé, ému, mais aussi un peu sceptique... Je ne savais pas trop quoi penser de ces vidéos, je me disais que c'était sans doute une simple coïncidence.
Ce qui est sûr, c’est qu’elles ont éveillé ma curiosité et ouvert des questions qui me passionnent encore aujourd’hui. Des questions qui m’ont finalement embarqué dans une aventure extraordinaire.

Est-ce que cette découverte a changé ta façon d'appréhender ta musique, et plus largement, ta manière de composer ?

Oui, profondément. Au moment où cette aventure a commencé, je traversais déjà une période de remise en question durant laquelle j'avais envisagé d'arrêter la musique. Pendant longtemps, je l'avais vécue de manière très intense, avec beaucoup de tournées, de sollicitations... C'était grisant au début, mais j'ai fini par ressentir une forme de désorientation. J'ai éprouvé le besoin de ralentir, de retrouver du sens dans une vie plus simple, plus proche de la nature.
Et j'ai finalement compris que je ne voulais pas arrêter la musique, mais simplement la pratiquer autrement : davantage comme un artisan que comme un homme de spectacle. C'est dans cet état d'esprit que j'ai abordé ce projet.
Comme je le dis dans le film, j’ai toujours eu du mal à m’exprimer avec des mots. La musique a toujours été pour moi la forme d’expression la plus juste. Une œuvre musicale peut donner le sentiment d’être compris, même par quelqu’un que l’on ne rencontrera jamais. Elle peut créer une forme de résonance entre les êtres. Mais la musique n’est pas seulement une affaire de culture ou de langage. Elle est faite de vibrations, de rythmes, de fréquences. Elle est aussi un phénomène physique qui traverse le vivant.
Je me suis alors demandé : si la musique permet de créer cet espace de résonance entre les humains, peut-elle aussi dépasser les frontières de notre espèce ?
Avant de partir au large de La Réunion, j’ai passé de longues heures à écouter les chants de baleines enregistrés par le bioacousticien Olivier Adam.
Et peu à peu, l'objectif a changé. Il ne s'agissait plus de savoir si ma musique pouvait attirer les baleines, mais d'apprendre à écouter.
Cette expérience a profondément nourri l'écriture de Megaptera. Aujourd'hui, je vois la musique moins comme un simple moyen d'expression que comme une manière d'entrer en relation avec le monde.

Qu'est-ce que ça fait d'établir une sorte de dialogue avec des animaux si éloignés de nous et pourtant, le temps d'un instant, de parler le même langage grâce à la musique ?

Je reste très prudent avec cette idée de « dialogue ». Je ne prétends pas avoir communiqué avec les baleines au sens littéral ou scientifique du terme. Leur langage reste encore largement mystérieux, et il faut aborder ces questions avec beaucoup d’humilité.
Ce qui m’a profondément marqué, c’est plutôt la rencontre avec une altérité radicale. Les baleines incarnent une forme de vie dont nous ne percevons qu’une infime partie.
Se retrouver face à elles, croiser leur regard sous l’eau, entendre leurs chants résonner dans l’océan pendant que je joue de la musique, donne le sentiment qu’une forme de connexion est possible, même si sa nature nous échappe.
Tout au long de ce projet, je me suis beaucoup intéressé à deux philosophes : Baptiste Morizot et Hartmut Rosa. Morizot nous invite à réapprendre à percevoir la richesse de sens et de relations qui traversent le vivant.
Rosa, lui, développe la notion de « résonance » : une relation au monde fondée sur l’écoute, l’émotion et la transformation mutuelle, où quelque chose nous touche et semble nous répondre sans jamais pouvoir être totalement maîtrisé.
Au fond, c’est peut-être ce qui décrit le mieux ce que j’ai vécu. Je ne sais pas s’il y a eu dialogue avec les baleines. Mais il y a eu, pour moi, un moment de résonance.
Cette expérience m’a laissé avec plus de questions que de réponses, un émerveillement renouvelé devant le vivant et un respect encore plus profond pour le monde vivant qui nous entoure.
Peut-être que certaines rencontres n’ont pas vocation à être expliquées. Elles nous rappellent simplement que nous faisons partie d’un monde vivant infiniment plus vaste que nous.
Et que la musique peut parfois ouvrir un espace où quelque chose circule entre les êtres, entre les espèces, et où, pendant un instant, nous nous sentons un peu moins séparés du reste du monde.

Comment se passe concrètement la production musicale en mer ? Entre les contraintes techniques, le souci de ne pas perturber les animaux dans leur environnement naturel, et l'inspiration que peut susciter un décor qui t'était jusqu'alors inconnu, comment tu navigues entre tout ça ?

La question éthique était centrale pour nous. Au-delà de la curiosité et de l'excitation liées au projet, je me demandais constamment si cette expérience n'allait pas être trop intrusive pour les baleines. Est-ce qu'on n'allait pas simplement les déranger ?
J'ai été rassuré lorsque j'ai compris que le projet serait encadré par des scientifiques, éthologues, bio-acousticiens, spécialistes du milieu marin, avec des protocoles très précis et une grande attention portée au respect des animaux.
Distance, durée, comportement... tout était contrôlé, avec une règle simple : si la baleine ne manifeste aucun intérêt pour la rencontre ou semble gênée, nous nous retirons.
Artistiquement, ce cadre était très contraignant, mais aussi très rassurant. J'avais la garantie de ne pas faire n'importe quoi, n'importe comment.
Et puis les contraintes sont souvent très fécondes lorsqu'on crée. J'aime beaucoup cette phrase de Camus : « L'art vit de contraintes et meurt de liberté. »
Comme lorsque je compose pour le cinéma ou le spectacle vivant, travailler dans un cadre aussi précis m'a poussé à explorer des territoires musicaux que je n'aurais sans doute pas découverts autrement.

Interview menée par Marie Espargiliere.