Interview GiGi FM : “Cette énergie underground ne m’a jamais quitté”

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GiGi FM est l'une des figures les plus singulières de la scène électronique actuelle. Formée à la danse à l'Opéra de Paris et à l'école Alvin Ailey, forgée dans les raves underground du sud de Londres, elle a construit une pratique où le corps et le son ne font qu'un. DJ, productrice et fondatrice du label Sea~rène, elle refuse toute assignation à un seul genre et navigue librement entre techno, ambient, jungle, jazz et spoken word.

Dans cet entretien, elle revient sur les espaces qui l'ont façonnée, sur sa recherche autour des capteurs de mouvement, qui lui permettent de composer directement par le geste, sur ce que signifie raconter une histoire quand on a toute une nuit devant soi, et sur le rôle que joue encore la radio à l'heure des algorithmes.

English version at the end of the article.

Vous vous êtes construit un nom dans la scène rave squat du sud de Londres avant de vous installer à Berlin. Comment cet environnement spécifique illégal, DIY, en dehors de toute logique industrielle comment cela a-t-il façonné l'artiste que vous êtes aujourd'hui ?

Cet environnement m'a beaucoup forgée. Il m'a donné très tôt un sens profond de la liberté, ainsi que la compréhension qu'il existe un public pour des sonorités très diverses, à condition de croire vraiment en ce qu'on fait et de le présenter avec conviction. Ce que j'aimais dans cette scène, c'était à quel point elle semblait vivante et improvisée. L'un de mes premiers concerts s'est tenu dans un ancien tribunal de Greenwich, avec la cabine DJ à la place du juge, tandis que mes amis dansaient dans les boxes de la défense et de la partie civile. C'était une scène surréaliste et joyeuse. D'autres fêtes se déroulaient dans des forêts, dans des espaces éphémères, dans des bâtiments sur le point de disparaître. Cela m'a fait comprendre très tôt que la musique peut transformer complètement un lieu. Cela m'a aussi appris à vraiment lire une salle. Dans ces lieux, on ne pouvait pas arriver avec une idée fixe et l'imposer aux gens. Il fallait écouter, sentir l’ambiance collective, comprendre comment les gens dansaient et restaient réactifs, tout en conservant sa propre identité. Les rave du sud de Londres m'ont également appris à naviguer librement entre les styles musicaux, car cette flexibilité et cette culture musicale large étaient indispensables pour vraiment toucher le public. Cette énergie underground ne m'a jamais quittée. Elle est, je crois, gravée dans ma peau.

Vous avez une formation en danse, à l'Opéra de Paris et à l'école Alvin Ailey. Dans une scène où le DJing est souvent réduit à la technique, comment votre rapport au mouvement et à la corporéité nourrit-il votre pratique derrière les platines ?

Pour moi, le DJing n'a jamais été séparé de la dance. Je me considère comme une DJ assez technique, j'utilise les CDJs presque comme des instruments, je travaille beaucoup avec les loops et les hot cues, je remodèle les morceaux à la volée et j'aime faire évoluer plusieurs canaux simultanément. Mais cette technique est au service de quelque chose de physique. Du début à la fin d'un set, je bouge avec la salle. Mon corps me dit en permanence ce dont le set a besoin : parfois plus de percussion, de tension, d'intensité ; parfois plus d'air, d'espace, de douceur, de souffle. C'est ainsi que je reste connectée. Je ne me tiens pas en dehors du dancefloor pour le contrôler de l'extérieur, je suis à l'intérieur, avec tout le monde, même quand je suis derrière les platines. Le DJing est donc pour moi quelque chose de très instinctif et d'incarné : il s'agit de façonner le mouvement, l'énergie et la libération en temps réel.

Votre EP Magnetite, sorti en 2022, a été produit à l'aide d'un capteur de mouvement MYO, qui traduit les gestes physiques en son en temps réel. Quelle était l'intention derrière cette démarche, et la considérez-vous comme une expérience ponctuelle ou comme une partie d'une recherche plus longue sur la relation entre le corps et la production musicale ?

Ce n'était clairement pas une expérience ponctuelle. C'est une recherche en cours dans ma pratique, que je poursuis encore aujourd'hui avec différents types de capteurs. Ce qui m'intéressait dans le brassard MYO, c'est qu'il pouvait capter à la fois la contraction musculaire et la rotation du bras, ce qui m'offrait un moyen très direct de traduire les gestes corporels en informations musicales. Les capteurs que j'utilise maintenant sont un peu différents, ils sont davantage orientés vers la position dans l'espace, la hauteur et la rotation. Dans les deux cas, j'assigne et je contrôle le MIDI, la modulation, les effets et différents paramètres à travers le mouvement. L'intention derrière cette démarche était assez simple : au lieu de danser sur la musique, je voulais que le corps lui-même génère la musique. L'idée que les gestes physiques constituent déjà un langage, et que le son peut devenir une extension de ce langage, m'intéresse profondément. En tant que danseuse, cela ouvre un rapport au corps radicalement différent, car on commence à prêter attention non seulement à l'expression, mais à la façon dont le mouvement lui-même peut composer.

En 2023, vous avez lancé Sea~rène, votre propre label. Quel manque dans le paysage cherchiez-vous à combler, et que vous apporte le fait de posséder un label que la sortie sur d'autres plateformes ne vous offre pas ?

Pour être honnête, je ne cherchais pas à combler un manque dans le paysage, je cherchais à réaliser un rêve. Je voulais une plateforme où je puisse m'exprimer pleinement, sans avoir à expliquer pourquoi une sortie sonne d'une certaine façon et la suivante d'une façon complètement différente. Sea~rène me donne la liberté de naviguer entre l'ambient, la techno, la jungle, le spoken word, des influences post-punk, le jazz et des choses plus introspectives, sans avoir à me limiter à travers les attentes de quelqu'un d'autre. Cela me permet aussi de façonner l'univers visuel autour de la musique et de construire un monde plus cohérent qui va au-delà de la pure music club. Plus que tout, posséder un label me donne de l'autonomie. Cela me permet de réunir en un seul endroit toutes les facettes différentes de ma pratique.

Vous avez récemment joué un all night long à l'Essaim. Comment s'est passée cette soirée, et comment abordez-vous ce type de format ? Jouer seule pendant des heures devant le même public est un exercice très différent. Comment le structurez-vous, et qu'est-ce que cela exige de vous qu'un set ordinaire n'exige pas ?

Cette soirée était vraiment spéciale. Ce qui la rendait belle, c'était précisément ce sentiment de pouvoir dérouler une histoire comme il se doit, sur la durée, et de sentir le public rester avec moi à travers tous ses différents chapitres. Quand j'aborde un all night long, je commence d'une façon similaire à un set de DJ classique, dans le sens où j'écris généralement une sorte de synopsis pour la soirée. Je pense en chapitres, en humeurs et en arcs émotionnels, puis je construis des histoires autour de ça. Mais la différence avec un all night long, c'est qu'on a le temps de laisser vraiment respirer l'histoire. On n'a pas besoin de précipiter les transitions ni de forcer un pic trop tôt. On peut laisser les choses s'étirer, se transformer, revenir sur elles-mêmes, ou s'ouvrir vers quelque chose d'inattendu. À Essaim, c'était particulièrement fort, parce que c'était à Paris et que le public y est tellement ouvert et généreux. Ce type de confiance de la part de la salle rend possible d'aller plus loin et de prendre plus de risques. Ce qu'un all night long exige de moi, c'est de la patience, de la concentration et un sens beaucoup plus fort de la narration au long cours. Il ne s'agit pas seulement d'intensité. Il s'agit de la façon dont on guide les gens à travers différents états émotionnels pendant de nombreuses heures, et de faire en sorte que l'ensemble du voyage semble cohérent, vivant et mérite qu'on y reste.

Vous avez une résidence sur NTS Radio depuis sept ans. À une époque où les algorithmes de streaming dominent la découverte musicale, quel est le rôle d'une émission de radio comme la vôtre, et qu'est-ce que vous trouvez encore dans ce format qu'un set de DJ ou une sortie ne peuvent pas offrir ?

Pour moi, la radio est une sorte de journal musical. C'est l'un des rares espaces où je ne ressens pas la même pression de me définir trop étroitement, ou de ne présenter qu'une seule facette de ce que je fais. Une sortie, c'est une déclaration. Un DJ set, surtout en contexte club ou pour une grande plateforme, s'accompagne souvent d'attentes en termes de genre, d'énergie ou d'identité. La radio m'offre autre chose. Elle me donne de la liberté. Elle me permet de traverser différentes humeurs, références et parts de moi-même qui n'ont pas toujours leur place dans le même set en club. C'est aussi pour ça que j'aime inviter des artistes dans l'émission. Je leur dis toujours que c'est une page blanche. Je veux qu'ils expriment quelque chose de vrai par rapport à l'endroit où ils en sont à ce moment-là, même si c'est complètement différent de ce que les gens pourraient attendre d'eux. C'est ça, pour moi, la beauté de la radio. Elle peut contenir la complexité, l'intimité et la surprise d'une façon que très peu de formats savent encore faire.

Interview menée et rédigée par Marie Espargiliere

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You built your name in the squat rave scene of South London before relocating to Berlin. How did that specific environment, illegal, DIY, outside any industry logic shape the artist you are today?

That environment shaped me a lot. It gave me a really strong sense of freedom very early on and also the understanding that there is an audience for so many different kinds of sounds if you really believe in what you’re doing and present it with conviction. What I loved about that scene was how alive and improvised it felt. One of my first gigs was in an old court in Greenwich, with the DJ booth where the judge normally sits, while my friends were dancing in the plaintiff and defendant boxes. It was such a surreal and joyful scene. Other parties happened in forests, in temporary spaces, in buildings that were about to disappear. It made me understand very early that music can completely transform a place. It also taught me how to really read a room. In those environments, you couldn’t just arrive with one fixed idea and force it onto people. You had to listen, feel the collective mood, understand how people were moving and stay responsive while still keeping your own identity. It also taught me to move freely between genres, because you needed that flexibility and broad musical knowledge to really connect with the crowd. That underground energy has never left me. I guess it really sits under my skin.

You have a formal dance background, trained at the Paris Opera and the Alvin Ailey School. In a scene where DJing is often reduced to technical skill, how does your relationship to movement and physicality inform your practice behind the decks?

For me, djing has never been separate from movement. I do think of myself as quite a technical dj, I use cdjs almost like instruments, I loop and I work with hot cues a lot, I reshape things on the fly and I like having several channels moving at once. But to me, all of that technique is in service of something physical. From the moment I start playing to the moment I finish, I’m moving with the room. My body is constantly telling me what the set needs, sometimes it’s more percussion, more tension, more intensity, sometimes it’s more air, more space, more softness, more breath. That’s how I stay connected. I’m not standing outside the dance floor controlling it from outside, I’m inside it with everyone else, even when I’m behind the decks. So you know for me djng is very instinctive and embodied, it’s about shaping movement, energy and release in real time.

Your 2022 EP Magnetite was produced using a MYO motion sensor, translating physical gestures into sound in real time. What was the intention behind that process and do you see it as a one-off experiment or part of a longer research into the relationship between body and music production?

It definitely wasn’t a one off experiment. It’s part of an ongoing research in my practice and something I still work with now, just through different kinds of sensors. What interested me with the MYO armband was that it could pick up both muscle contraction and the rotation of the arm, so it gave me a really direct way of translating bodily gestures into musical information. The sensors I use now are a bit different, they’re more focused on position in space, height and rotation. In both cases, I’m assigning and controlling MIDI, modulation, effects and different parameters through movement. The intention behind that process was quite simple in a way, instead of dancing to music, I wanted the body itself to generate music. I’m very interested in the idea that physical gestures are already a language and that sound can become an extension of that language. As a dancer, that opens up a completely different relationship to the body, because you start paying attention not only to expression, but to how movement itself can compose.
 

In 2023, you launched Sea~rène, your own imprint. What gap in the landscape were you trying to fill, and what does owning a label give you that releasing on other people's platforms doesn't?

To be honest, I wasn’t trying to fill a gap in the landscape, I was trying to follow a dream. I wanted a platform where I could express myself fully, without having to explain why one release sounds one way and the next one sounds completely different. Sea~rène gives me the freedom to move between ambient, techno, jungle, spoken word, more post-punk directions, jazz, and more introspective things, without having to filter myself through someone else’s expectations. It also lets me shape the visual world around the music and build a more coherent universe that goes beyond pure club functionality. More than anything, owning a label gives me autonomy. It lets me hold all the different sides of my practice together in one place.

You recently played an all night long at Essaim. How did that night go, and how do you approach that kind of format? Playing alone for hours in front of the same crowd is a very different exercise. How do you structure it, and what does it demand from you that a regular set doesn't?

That night felt really special. What made it beautiful was exactly the feeling of being able to unfold a story properly over time and to feel the crowd staying with me through all the different chapters of it. When I approach an all night long, I do still begin in a similar way to a regular DJ set, in the sense that I usually write a kind of synopsis for the night. I think in chapters, moods and emotional arcs and then I build folders around that. But the difference with an all night long is that you have the time to really let the story breathe. You don’t have to rush transitions or force a peak too early. You can let things stretch, transform, double back on themselves, or open into something unexpected. At Essaim, that felt particularly meaningful because it was in Paris and the crowd there is so open and generous. That kind of trust from the room makes it possible to go deeper and take more risks. What an all night long demands from me is patience, concentration and a much stronger sense of long-form storytelling. It’s not just about intensity. It’s about how you guide people through different emotional states over many hours and make the whole journey feel coherent, alive and worth staying for.

You've held a residency on NTS Radio for seven years. In an era where streaming algorithms dominate music discovery, what is the role of a radio show like yours and what do you still find in that format that a DJ set or a release can't offer?

For me, radio is a kind of musical diary. It’s one of the few spaces where I don’t feel the same pressure to define myself too narrowly or to present only one side of what I do. A release is one statement. A DJ set, especially in a club context or for a major platform, often comes with expectations around genre, energy or identity. Radio gives me something else. It gives me freedom. It lets me move across different moods, references and parts of myself that don’t always belong in the same club set. That’s also why I love inviting guests onto the show. I always tell them it’s a blank page. I want them to express something true to where they are in that moment, even if it’s completely different from what people might expect from them. That, to me, is the beauty of radio. It can hold complexity, intimacy and surprise in a way very few formats still can.

Photo 1: by @nebieridze.de
Assisted by @colinsvensson
Styled by @o_eastwood

Photos : George Nebieridze, Alwinvan Wijngaarden, Akihito Kawachi, Yumiya Saiki