
Textures, glitch, formes génératives… le graphisme se glisse partout dans la scène électronique. Derrière chaque contenu, une volonté de design presque devenue la norme.
L’identité visuelle se partage, s’imprime et se dessine partout où s’exportent les acteurs de la scène, et rares sont ceux qui s’en émancipent. Pour mieux comprendre les enjeux qui en découlent, nous avons échangé avec les graphistes Emma Poupy et Kyoka Eguchi.
Comment le design s’est hissé au rang de priorité ?
Si le branding grand public tente de convaincre la masse, le marché de la musique suit une toute autre logique. Selon Emma, l’objectif n’est pas tant de “toucher tout le monde”, mais plutôt de parvenir à “toucher juste”.
“On ne cherche pas à vendre un produit, mais à rassembler autour d’un évènement, d’une culture.”

Le visuel, premier vrai contact ?
Si autrefois le bouche à oreille suffisait, aujourd’hui les acteurs de la scène peuvent difficilement se passer d’une image. Pour que les gens s’arrêtent sur un visuel, il faut “soit qu’il les attirent, soit qu’il y ait une reconnaissance immédiate du collectif.” précise Emma.
Affiches, teasings, line-ups… sur nos écrans comme dans l’espace public, l’identité graphique s'immisce toujours entre les événements et le public. “Capter l’attention est l’un des objectifs premiers du métier” explique Kyoka, et “transmettre un message fait naturellement partie du processus de création.”
Donner le ton de l’expérience
Dans ce marché saturé où les propositions esthétiques s’accumulent, faire beau ne suffit pas. Il faut réussir à raconter quelque chose. C’est ce que nous explique Emma : “Quand on crée un visuel, on va essayer d’exprimer une atmosphère, un genre ou un environnement.” comme le confirme Kyoka : “Les collectifs ne cherchent plus seulement à annoncer leur projet, mais à partager leur univers.”
“Certes, l’affiche ne fait pas tout” confesse Emma, “mais elle permet de donner une première idée, et aider le public à mieux cerner l’événement.”

Comment raconter, en images ?
Si l’on vous parle d’Hors-Sol, il y a fort à parier qu’un imaginaire floral vous vient à l’esprit. Emma, directrice artistique et cofondatrice de Studio Indice, nous raconte cette identité sur laquelle elle a travaillé, avec passion.
“Hors-Sol possédait déjà un univers visuel singulier, où la fleur jouait un rôle central. J’ai cherché à la faire évoluer : ajouter de l’abstraction, du mouvement, et la faire glisser vers un terrain plus sensible. C’est de là qu’est née l’idée du bloom. Une image simple mais puissante, qui évoque le vivant et fait naturellement écho à l’expérience proposée par Hors-Sol : des formats ouverts, qui cultivent l’émergence, le partage, le collectif.”

Une ambiance naît à travers l’affiche et le public peut s’y projeter, mais pas que. C’est ce que nous précise Emma : “L’idée de reconnaissance vaut aussi pour les artistes. Dans le sens où ils vont avoir envie de partager un univers qui leur correspond.”
Donc plus cette identité visuelle est solide, plus elle devient un gage de qualité.
Elle poursuit : “Il y a cette impression de sérieux, quand un collectif fait l’effort d’avoir quelque chose de qualitatif jusque dans son identité visuelle. C’est un moyen de dire aux artistes “vous pouvez nous faire confiance”.”
Rester cohérent, pour maintenir l’engagement ?
À mesure qu’il se déploie, l’univers graphique devient indissociable de l’identité sonore. Et chaque prise de parole est structurée selon le prisme du design. “Avant, on faisait juste passer des informations. Maintenant, il y a une volonté de faire passer une énergie et de la maintenir.” ajoute Emma.

“Ce que dégage un collectif doit toucher les gens avant, pendant, et après son évènement.”
Rien de nouveau, le partage de codes visuels permet de renforcer le collectif. Une communauté s’appuie sur une esthétique partagée, dans laquelle les gens se retrouvent et se comprennent, comme l’illustre Emma.
“Ceux qui écoutent de la hard techno ne vont pas s’habiller pareil que ceux de l’italo-disco.Et bien, c’est la même chose pour le graphisme.”
C’est là toute la complexité du travail. Cette nécessité de viser juste, visuellement. Et pour cela, le graphiste ne peut ignorer certains codes esthétiques universels.
S’émanciper des clichés ?
Sombre, coloré, uni, saturé... chaque genre musical porte en lui quelques clichés esthétiques qui ne sont jamais anodins.
Emma nous raconte : “À une époque, la techno était très associée à des tonalités grises, des typos et formes brutes, mais pas par hasard. Elle correspondait à un espace d'expression et de revendication, qui prenait vie entre des murs de béton, dans des hangars... Et le visuel cherchait justement à exprimer ces ressentis.”

“C’est important d’avoir une grande curiosité pour éviter les clichés.” précise Kyoka. “Il faut aussi être capable de mettre de côté ses propres affinités musicales pour pouvoir répondre aux univers de chacun.”
“Disco, techno, house, trance… chaque style possède ses propres codes et dessine sa propre histoire.”
S’il ne faut pas tomber dans les stéréotypes, ces références restent parfois nécessaires pour créer des repères, ou faire perdurer le souvenir d’une période clé. Emma précise : “Certains éléments visuels peuvent devenir de véritables symboles, comme le smiley jaune de l'acid ! Ils créent un point de repère entre les gens et les époques. Si je te dis disco, tu as tout de suite un imaginaire en tête. Couleurs, formes, et la célèbre boule à facettes.”
Parfois, le défi esthétique n’est plus de rassembler les convaincus, mais de faire évoluer le regard des plus sceptiques.
Des enjeux dont se soucie Emma : “Il y a de plus en plus une volonté de sortir des clichés autour de la fête. Aujourd’hui, avec tout ce qu’il se passe, elle a besoin de toucher aussi les institutions.” Elle poursuit : “Si tu te restreins aux codes visuels d’une communauté, tu donnes le sentiment d'un espace cloisonné, non plus quelque chose d’ouvert culturellement.”

“Désormais, le graphisme ne se limite plus à un après, et peut même devenir une genèse.”
L’époque où le visuel se contentait d’habiller le son est bien lointaine. Rassembler des communautés, retranscrire une ambiance et des valeurs, faire vivre l’héritage d’un genre ou en bousculer les codes…
Replacé au centre et surtout en amont de la musique, le graphisme a réussi à se rendre indispensable dans l’industrie. Plus encore, il en redéfinit discrètement les règles, modulant notre perception de chaque projet et acteur de la scène.
Article rédigé par Alice Vasseur.







