Massaï, rien ne se construit seul

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Massaï, DJ, producteur, fondateur des labels Sentaku et Shin’uchū, moitié de Smooth Operators, quitte son métier à 33 ans pour se consacrer pleinement à sa propre musique, avec le soutien d’Alto Artist. 

Du hip-hop de son enfance aux nuits de fabric à Londres, il défend une même idée : une musique se comprend par son histoire, et un set doit « raconter une histoire ». Son parcours est aussi celui de rencontres : Josh, avec qui il fonde Sentaku, et Lamalice, son meilleur ami, avec qui il fait de Smooth Operators un « troisième artiste ». Résident du Spootnik et de Rinse, il construit son studio et vise un premier EP en 2027.

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Le hip-hop, la porte d'entrée

Avant la musique électronique il y a le hip-hop et, avant encore, ses origines togolaises et plus largement ouest-africaines qui ont façonné son enfance. Un CD de 50 Cent offert par un oncle ouvre une porte qui ne se refermera plus : “mon premier amour, c'était le hip-hop”, dit-il, à égalité avec l'électronique. Michael Jackson occupe une place tout aussi fondatrice, surtout le dimanche. Viennent ensuite le Wu-Tang Clan, OutKast, les Soulquarians, Yasiin Bey, Mobb Deep, dans une famille de mélomanes et de collectionneurs où les dimanches se passent en musique. De cette maison, il garde un geste : “j'ai tout de suite eu ce truc de collection”. Ce seront d'abord des CD gravés, des playlists maison, puis, à 16 ans, un déménagement à Londres qui rebat tout. L'arrivée est difficile : en pleine adolescence, quitter sa bande de potes ne se fait pas sans mal. Mais c'est là que tout démarre vraiment.

Fabric, la fausse carte d'identité, et un dancefloor uni

À 17 ans, faute d'avoir l'âge légal, il se fabrique une fausse carte d'identité pour entrer à fabric. Il y va seul, plusieurs fois. Les soirées DMZ, avec Mala et Loefah, comptent le plus dans sa découverte d'une scène dubstep et drum'n'bass encore confidentielle. Ce qui le marque, c'est ce qu'il observe dans la salle : “c’était la première fois que je ressentais une telle connexion sur un dancefloor, comme si tout le monde ne faisait plus qu’un”. Nothing But Love fait aussi partie des premières soirées vraiment underground qu'il découvre. Des années plus tard, jouer à Fabric, là où il allait adolescent, sera un rêve devenu réalité, d'autant que Craig Richards passera pendant son set : un détail, mais “complètement irréel”.

C'est à Londres aussi qu'il rencontre Josh, qui mixait déjà et collectionnait du dub et du reggae, alors que lui débutait à peine. Ensemble, ils fondent Canal Sessions : un lieu aux murs blancs où se mêlent expositions d'amis plasticiens et programmation musicale. Pensé pour donner un espace à des artistes qui manquent de confiance. De cette ville, il retient une scène punk assumée et des soirées dans des lieux improbables : casinos abandonnés, studios photo, hangars squattés. Le Studio 338 avec Into the Woods, dont Josh et lui sont résidents, puis ses premières expériences en Australie avec lui, ouvrent d'autres portes.

Smooth Operators, un troisième artiste

C'est aussi à Londres il y a plus de dix ans qu'il rencontre Lamalice, à l'époque où lui, Josh et leur ami Reda Dare organisent les soirées Sessions - bien avant l’existence de Sentaku. Sur le flyer, Lamalice était annoncé sous le nom de “Fitou La Malice”. La connexion est immédiate : tous deux d'origine africaine, ils partagent un amour très fort du hip-hop et du R&B. Leur relation devient vite fraternelle, au point que beaucoup les croient frères, moins par la ressemblance que par leur façon d'être ensemble. Ils s'invitent d'abord dans leurs villes respectives, Marseille et Londres, puis le Covid arrête tout. À la sortie, il pousse Fitia à s'installer à Paris pour développer son projet, et Smooth Operators est né. Une référence hommage à Sade, une passion commune de leurs mères.

Suivent des années à écouter, digger, voyager, et surtout à travailler pour que le projet ne soit pas « Massaï + Lamalice » mais un véritable troisième artiste : en solo, leurs styles diffèrent, ensemble, leurs deux univers fusionnent en un nouveau terrain de jeu. Les étapes s'enchaînent : fabric, Le Chant des Oiseaux, MIMO Festival en 2023, un premier all night long avec Imagine Family, Automatic, Fly to the Moon en Thaïlande, Casamatta à Milan. Mais ce qu'il retient surtout, c'est de vivre tout cela avec son meilleur ami : “ça n'a pas vraiment de prix”.

Le récit plutôt que le style

Très tôt, il ne se contente pas de savoir quels morceaux passent : il veut comprendre d'où vient cette musique. Cette recherche le mène à Detroit (Juan Atkins, Derrick May, Kevin Saunderson) et plus largement à la Black Electronic Music américaine, une histoire qui, ayant grandi dans un endroit où peu de gens lui ressemblaient, le fait se sentir immédiatement concerné. Interrogé sur sa manière de construire un set, il revient toujours à la même idée : “le but, c'est de raconter une histoire”. Il pense à David Mancuso, Larry Levan, Frankie Knuckles, qui passaient du rock à la disco en lisant leur public, mais aussi à Afrika Bambaataa et Grandmaster Flash : pour lui, un même fil relie le hip-hop, la culture DJ et la house.

Ses différentes facettes viennent simplement de sa culture musicale : il n'a jamais écouté un seul style. Le hip-hop nourrit son obsession du digging, remonter un sample, puis d'autres artistes, d'autres époques. Londres a ouvert le champ : dubstep et soundsystem, house et tech house anglaises, avec Wiggle, Terry Francis, la deep house, et l'idée qu'on peut aimer tout cela sans le séparer. Il se retrouve dans la versatilité d'un label comme The Nothing Special, et dans des morceaux comme Nowhere To Run (Retroactive) d'Inertia ou Sunday Morning de Deep Contest, profonds et émotionnels tout en restant liés au dancefloor. Il peut écouter Global Communication, Aphex Twin ou Traumprinz le matin, puis vouloir de la house, du hip-hop ou quelque chose de très percussif, dans le style de Timedance et Batu à DJ Jus-Ed ou Fred P.

Longtemps, il a cherché à faire cohabiter ces influences ; aujourd'hui, il accepte qu'elles fassent simplement partie de lui : le Massaï house ou tech house, celui qui va vers le tribal, le dub ou l'hypnotique, celui du downtempo, comme sur son podcast pour A-One ou son premier set dans ce registre au Chant des Oiseaux cet été. Les sets linéaires l'ennuient. Il préfère explorer différentes facettes de son univers musical, en se laissant guider par le contexte : le public, le lieu, l'heure et l'énergie du moment. D'où son goût des all night long, qui laissent le temps de passer par plusieurs états. Il ne se revendique d'aucun purisme du vinyle et joue en digital sans complexe, mais reste un collectionneur assidu.

Retour à Paris, et un tournant

De retour à Paris en 2016 après huit ans à Londres, où il termine des études de management artistique, il rejoint Pieces comme agent, après avoir travaillé au magasin de disques Koncept, où Greg Brockmann le met en contact avec Sofia. Pris sous l'aile de Nico, son roster grimpe jusqu'à treize artistes. Dyed Soundorom, avec qui il garde une relation forte, lui laisse une phrase qui ne le quitte pas : “jouer chaque gig comme si c'était le dernier gig de ta vie”.

Après dix ans à ce rythme, à 33 ans, il lâche le rôle d'agent, une double casquette devenue difficile à tenir. Quand il repense aux étapes qui lui ont donné confiance, elles tiennent presque toujours à des rencontres et à des communautés plus qu'à la taille d'un club : Milan avec Giulia et Synergy, devenu Casamatta, un premier showcase Sentaku en 2022 dans un loft au-dessus d'une warehouse où ils ont joué pendant des heures, Bürro avec Ivo, Point à Londres avec Sami et Laimonas, les premières Hoppetosse avec Partisan, le Rex Club, Paradigm Festival, ou encore les États-Unis avec Sojourn et Montréal avec Analog Volts. Et enfin le Brésil, l'un des moments les plus forts de sa jeune carrière : son ami Igor avait économisé des mois pour les faire venir jouer un all night long. “J'en ai eu les larmes aux yeux.” Jouer ensuite au mythique D-Edge avait quelque chose d'irréel. Le Brésil fait également partie de son héritage.

L’évolution du projet Smooth Operators a aussi énormément compté dans la prise de décision d’Alexandre de se consacrer à 100% au projet Massaï. Le faire dans le cadre d’Alto avec l’accompagnement de Vassily Auguste, a aussi été un appui. Avec au fond de lui cette pensée : c'est maintenant ou jamais. Il repense à ce que lui disait sa mère, enfant : qu'il avait le droit de faire ce qu'il voulait de sa vie, l'important étant de croire en ses rêves. “Donc quelque part : merci maman.”

Ses labels : Sentaku et Shin'uchū

Avec Josh et Jane - leur première graphiste - il fonde en 2017 Sentaku, label pensé autour de la mythologie japonaise, conçu pour sortir les productions d'un cercle d'amis talentueux. Ill Spleen et Lamalice rejoignent le collectif plus tard, tout comme Ethan, qui accompagne son développement sur la partie structurelle et économique. Cette notion de famille et de construction collective symbolise la manière qu’il a d'envisager tous ses projets. C'est surtout avec Lamalice et Ill Spleen, qu'il considère comme l'un des sélecteurs les plus riches de la scène, que le partage musical s'est construit au fil des sessions de digging. Le label approche de sa dixième référence, la dernière en date sortie récemment signée Nathan Melja, producteur parisien rencontré grâce au hip-hop.

Il rend aussi hommage aux femmes qui font tourner Sentaku dans l’ombre : ses sœurs Priscou et Laetitia, ainsi que Mailys, Lola et Ghita, la “Sentaku extended family”.

Le processus créatif y prend du temps ; c'est en réaction que naît Shin'uchū, après une rencontre marquante avec le duo Solär SoundSystem (P.O et Jimmy Batt) lors d'un festival raté, sauvé par la solidarité des artistes obligés de monter la scène eux-mêmes. Le principe du label est presque un manifeste : “on aimait bien cette idée de mettre zéro info”, laisser la musique parler seule, sur une ligne plus rapide, plus rave.

Spootnik, Rinse et Radio Sofa

Sa résidence au Spootnik, qui mêle connaisseurs et public peu familier de l'électronique, est un laboratoire qui pousse à penser “outside the box”, à s'ouvrir à d'autres styles et à prendre des risques. Depuis un an, le label et ses résidents sont aussi résidents de Rinse, un honneur qui leur permet de présenter tout le spectre de leurs influences : bass, hip-hop, ambient, downtempo. Sur Radio Sofa, il anime Echoes of Strangers, centrée sur la musique hors-club et les métiers de passion, où il a reçu Esteban Salazar, ancien de Top Chef, et Ill Spleen.

Revenir à sa propre musique

Longtemps freinée par le rythme d'agent, la production reste un chantier autodidacte, même s'il a déjà sorti plusieurs morceaux avec Smooth Operators, notamment sur Partisan, le label d'Anthea. Son premier morceau officiel en solo est sorti l’année dernière, avec l’aide de Admo et Gabriel Belabbas dans le cadre d’une résidence Alto, accompagné de deux remixes signés Gabriel et Lamalice. Il construit son propre studio, avec l'objectif d'un EP en 2027 : “j'ai trouvé le setup que je voulais faire, le workflow que je veux avoir”. 

Faire tenir ensemble plusieurs formes d'art

De Canal Sessions à Sentaku, une même envie revient : faire tenir ensemble plusieurs formes d'art dans un même geste. Il rêve d'un lieu culturel, peut-être d'un festival, et regrette une scène parisienne où la transmission entre générations reste rare. Il veut aller plus loin dans cette liberté : jouer dans un lieu comme la Bourse de Commerce, en pleine nature, ou dans des formats qui transforment un espace, comme Ceiling Service à Séoul avec ses événements sur un ferry. Ces directions ne sont pas pour lui des projets séparés : elles racontent la même chose, dans des environnements différents. Ils relancent ainsi ses propres événements avec Sentaku. Une direction déjà amorcée avec un premier rendez-vous à Paris intra-muros, dans un lieu, pensé autour de formats plus longs, hors des clubs, laissant davantage de place au libre arbitre.

Une conviction traverse tout son parcours : rien ne se construit seul. À 33 ans, il vient de quitter son métier d'agent pour se consacrer pleinement à son projet artistique, avec une pensée pour Vassily et pour tous ceux qui l'épaule depuis le début. Ce qui le retient, au fond, c'est la nature même du métier, “tellement passionnant, tellement touchant”.

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Portrait rédigé par Marie Espargiliere