Interview Pegassi : "J’avais l’impression que quoi que je fasse dans la vie, ça devait forcément être lié à la musique."

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Le DJ et producteur belge navigue parfaitement entre eurodance, trance, techno et hardhouse. Il façonne une musique taillée pour le club, où l’énergie brute rencontre des mélodies entêtantes qui électrisent les scènes des 4 coins du globe. 

Il revient sur son parcours, de ses premières influences hip-hop à son rapport instinctif à la production. Il évoque sa manière de penser la musique selon le collectif, entre quête d’hymnes, lecture des foules et besoin constant de se réinventer. 

English version at the end of the article.

Origine & Parcours

Tu grandis dans une famille créative, tu commences la guitare à 10 ans puis la production à 16. Dès petit, tu dis avoir eu une “vision de faire de la musique”. Tu peux nous expliquer ?

C’est une sorte d’énergie constante qui m’attire vers la musique depuis ma petite enfance. Quand ma mère m’emmenait à l’école en voiture, on écoutait toujours la radio et je m’imaginais en train de chanter sur scène ! J’avais vraiment l’impression que, quoi que je fasse dans la vie, ça devait forcément être lié à la musique. Finalement, après des années à essayer différents instruments, j’ai trouvé ma voie dans les musiques électroniques.

Tu navigues aujourd’hui entre plusieurs genres électroniques, mais tu as surtout grandi avec le hip-hop. Est-ce que ça influence encore ta musique aujourd’hui ?

Mon grand frère m’a énormément appris sur la musique, et il me faisait écouter tous ses morceaux de hip-hop américain. Et finalement c’était le seul genre que j’écoutais. Puis à 16 ans, j’ai eu mon premier téléphone et j’ai commencé à télécharger ma propre musique, surtout de la dubstep et de l’électro. Mais comme j’ai grandi avec le hip-hop, ça reste une partie importante de ma vie. D’ailleurs, mon morceau le plus streamé 227kg contient des samples du rappeur Lil Tecca !

Tu aimerais que ça prenne encore plus de place ?

Le rappeur anglais Skepta a récemment dit dans une interview : “si tu aimes la musique, tu aimes forcément la house, mais tu ne t’en es juste pas encore rendu compte”. Et c’est vrai que de plus en plus de fans de hip-hop se tournent vers la house et l’électro. Et ce serait génial que mon réseau s'élargisse suffisamment pour que je puisse mélanger ces cultures !

Mix & Production

Ton morceau Yoyoyo a été un tournant dans ta carrière, notamment grâce à ce son de cloche devenu iconique, né d’un heureux accident. Tu peux raconter cette histoire ?

Disons que ma carrière s’est déroulée en deux temps. D’abord de mes 18 à environ 24 ans : tout allait très vite, c’était un succès précoce. Mais un jour ma motivation a chuté. Avec le recul, je dirai que c’est parce que je me suis lancé dans la musique très jeune et que je ne savais pas encore vraiment ce que je voulais. 

Après le COVID, tout a changé. J’ai rencontré quelqu’un qui m’a vraiment aidé et m’a ramené en studio. Un jour, je me suis retrouvé à travailler seul pendant quelques heures, juste pour développer des idées et faire des essais. J’avais les bases du morceau, mais j’avais l’impression qu’il manquait quelque chose. J’ai voulu ajouter une mélodie et en parcourant les sons, j’ai cliqué par erreur sur le mauvais préréglage. C’était un son de cloche et dès que je l’ai entendu, ça a fait tilt. J’avais rarement entendu ça dans un morceau. Quand on l’a réécouté plus tard, on a tous les deux su qu’il y avait quelque chose de spécial. C’est fou car c’est l’un des morceaux que j’ai composé le plus rapidement ! D'habitude je peux bloquer sur des détails, passer des mois à peaufiner avant d’être satisfait, mais celui-ci s’est construit tout naturellement. 

Tu parles souvent de créer des hymnes, et ton dernier single “MOAA” signifie littéralement “la mère de tous les hymnes”. Selon toi, qu’est ce qui fait d’un son un hymne ? 

Je pense qu’il faut avant tout une mélodie accrocheuse. Quelque chose qui te fait bouger en club mais qui te reste aussi en tête au point que tu le chantes aussi une fois rentré chez toi. Il y a aussi la dimension collective : un morceau qui fait vibrer une foule immense de la même façon. Car tu peux penser avoir créé un hymne mais ça n’a pas de sens s’il ne touche personne d’autre. Et justement, j’aime créer des tracks qui peuvent rassembler les gens.

Rapport à la scène

Tu disais en interview “Ce que j'aime le plus, c'est réinventer constamment le son et surprendre le public.” Comment est-ce que tu t’y prends ? 

Selon moi, réinventer les sons fait partie de l’évolution en tant qu’artiste : plus je mûris, plus ma musique mûrit. Et le fait de voyager dans de nouveaux pays me permet aussi de découvrir de nouvelles influences et cultures que je ramène ensuite avec moi. C'est comme ça que je vois ma musique : une extension de qui je suis. Et j’ai la chance de pouvoir tester ma musique sur scène, car voir les réactions en direct aide énormément.

J’ai pris l’habitude de “lire” les foules. Quand je fais la fête, je suis conscient de la façon dont je bouge sur la piste : mes expressions faciales, mon langage corporel. Et je garde ça en tête quand je joue devant un public. Pour moi, voir si un track capte vraiment l’attention passe par lire le mouvement, la façon dont les gens bougent ou interagissent. C’est comme ça que je teste mes nouvelles idées et que je continue de me réinventer.

Tu disais aussi que tu testes tes tracks en club avant de les sortir. Mais est-ce qu’à force, tu ressens une sorte de dépendance à cette validation ? 

Pour être honnête, oui, c’est quelque chose d’important. Et parfois j’aimerais que ça le soit moins… Par exemple, l’an dernier, j’ai fait un morceau que je trouvais vraiment cool et spécial, mais différent de ce que les gens sont habitués me concernant : moins trance, plus techno. Je l’ai testé, et j’ai vu que ça ne prenait pas trop, que les gens ne réagissaient pas autant qu’avec mes autres sons. Donc je me suis dit ok, peut-être que je le garde plus pour moi pour l’instant. Parce qu’en réalité, pour construire une carrière il faut savoir se positionner intelligemment.

Tu racontais avoir réalisé récemment sur scène l’ampleur de ce qui t’arrivait et que ça t’as submergé.  Le DJing est-il le moment de ton job où tu lâches prise davantage ?

Je dirais que c’est ça mais aussi la production, à parts quasi égales. Mais c'est quand je produis que je peux m'exprimer pleinement. Quand je suis seul, sans caméra ni regards braqués sur moi, c’est là que je me laisse vraiment aller et me libère du stress. Mais quand je mixe devant autant de gens et vois leurs réactions en direct, c’est là que tout prend du sens, et que je réalise que toutes ces années de travail portent leurs fruits.

Vision du métier

Tu disais que devenir DJ t'avait apporté une certaine forme de structure que tu ne trouvais pas avant. Tu peux développer ?

Dans mon ancien travail, j’avais du mal à m’adapter au rythme 9h-17h. Aujourd’hui, en tant que DJ, je me sens beaucoup plus libre mais j’ai quand même besoin d’un cadre. 

Car trop de liberté peut vite te faire oublier à quel point elle est précieuse ! Donc je me suis fixé des jours off, et je travaille du jeudi au dimanche, c’est l’équilibre parfait pour moi.

Tu décris aussi que ce métier peut être synonyme de chaos, mais que l’on peut “trouver la paix dans le fait que les choses soient un peu chaotiques.” Qu’est-ce que tu veux dire ?

Avant, je travaillais dans le marketing, j’étais graphiste en agence. Tout devait être parfaitement organisé : dossiers, noms, détails… ce qui est normal, mais difficile pour moi parce que dans ma vie perso, je suis tout l’inverse et plutôt chaotique… Pendant des années, que ce soit à l’école puis au travail, j’ai toujours eu l’impression de ne jamais être à la hauteur. Et le métier de DJ m’a permis de trouver la paix. J’ai réalisé que c’était possible de réussir professionnellement même en ayant un fonctionnement chaotique. 

Passions parallèles

À côté de la musique, tu es un grand gamer, ton nom d’artiste vient d’ailleurs de GTA. Les jeux vidéo ont-ils influencé ton mindset ?

Je pense que ça a influencé la personne que j'étais et que je suis encore aujourd'hui. J'ai appris une grande partie de mon anglais en jouant aux jeux vidéo, et c'est aussi comme ça que j'ai rencontré une grande partie de mes amis. Plus jeune, je rêvais de devenir gamer pro. Aujourd'hui, j'ai presque arrêté le gaming mais d'une certaine manière, je vois la création musicale comme un jeu ! 

Tu as aussi une passion pour le skate. Tu vois des similarités avec la musique ?

Oui, clairement ! Sur internet, tout ce qu’on voit en pratique a l’air génial, mais la réalité c’est que tu réussis peut-être 10 à 20 % de tes tricks. Le skate, c’est essayer, échouer, encore et encore. Quand tu réussis enfin, c’est un moment vraiment spécial ! Et c’est exactement le même état d’esprit en musique : ne pas abandonner, persévérer jusqu’à ce que ça marche, ne serait-ce qu’une fois. Et je pense qu’adopter cet état d’esprit dans la vie de tous les jours peut vraiment être bénéfique. 

Certains collectifs créent des projets hybrides mêlant skate et musique, ça t’intéresserait ?

Peut-être un jour, mais à échelle locale. J’ai grandi dans un petit village où tout le monde se connaît. Il y avait un skatepark et parfois des DJs venaient avec des enceintes et des vinyles, et organisaient de petites fêtes. C'est peut-être quelque chose que j’aimerais recréer un jour, pour apporter de l’ambiance et renforcer l’esprit communautaire.

Projets musicaux

Tu as lancé ton label Sweet Nothing ainsi que tes propres événements. Quelle vision veux-tu défendre dans ces projets ?

La principale raison pour laquelle j’ai créé Sweet Nothing, c’est qu’il m’a fallu 11 ans pour en arriver là et connaître un véritable succès. À l’époque, j’avais l’impression que les labels ne te donnaient une chance que si tu avais déjà une présence sur les réseaux ou des abonnés Spotify. Plus jeune, je me souviens avoir envoyé mes sons à des labels qui me disait les adorer, mais de revenir quand j’aurai une “carrière plus développée”. J’ai toujours détesté cette pratique dans le métier, bien que je peux comprendre la logique marketing derrière.

Qu’est ce que ces initiatives te permettent de faire ?

Il y a beaucoup de producteurs talentueux qui ont peu d’abonnés. Ça me peine de voir de supers tracks tomber dans l’oubli juste parce que leurs créateurs ne sont pas connus. C’est pour ça que j’ai créé Sweet Nothing : pour les faire découvrir au monde entier. Et côté événements, c’est génial de pouvoir décider moi-même. Et j’adore cette possibilité de choisir ses propres line-ups, créer des formats hybrides, puis voir que le public adhère.

Interview menée et rédigée par Alice Vasseur.

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Background & Journey

You grew up in a creative family, started playing guitar at 10, got into production at 16. And you’ve said that from a young age you had the “vision of making music.” Can you tell us more?

It's sort of a constant energy that I have felt drawn towards music since my early childhood. Every morning when my mom drove me to school, we would listen to the radio and I would imagine myself singing on a big podium! It felt like if I have to do something in life, it's just gotta be something with music. Finally, after years of trying different instruments, I found my way to digital music making.

You actually move between different electronic genres, but you mainly grew up on hip-hop. Does that still influence your music today? 

My older brother taught me a lot about music, always showing me hip hop American songs. I always stole his music because I didn't have a computer to deep dive myself, so that was the only genre I listened to. Once I was 16 I got my first phone and started downloading my own music, mostly dubstep and electro. I grew up on hip hop, it's still a very big part of my life, actually, my biggest streaming song 227kg has samples of Lil Tecca! 

Would you like it to play a bigger role?

The British rapper Skepta recently said in an interview that "if you're a person who likes music, you are also gonna like house music, but you just didn't realize it yet". I feel like a lot of the hip hop people are also getting into the house and electronic movement. So it would be really cool if my connections grow enough that I can combine those cultures.

Mixing & Production

Your track Yoyoyo was a turning point in your career, especially because of that now-iconic bell sound, which actually came from a happy accident. Can you tell us that story?

I’ve kind of had two versions of my career. The first chapter was from when I was 18 until around 24, when things were moving really fast and I found a lot of success early on. But at some point, my motivation dropped. Looking back, I think it was because I got into music so young and didn’t really know what I wanted yet. 

Then after COVID, everything changed. I met someone who really helped me and brought me back into the studio. One day, I ended up working alone for a few hours, just building ideas and experimenting. I had the foundation of the track, but it felt like it was missing something. While searching through sounds, I accidentally clicked on the wrong preset, and the second I heard it, something just clicked. It instantly sparked inspiration because it felt fresh and different. When we listened back to it later, we both knew it had something special. What’s crazy is that this became one of the fastest songs I’ve ever made, because normally I can get stuck on tiny details and spend months tweaking things before I’m happy, but this one came together naturally. Everything just flowed, and sometimes those are the moments when the best music gets made.

You often talk about creating “anthems,” and your latest single MOAA literally means “Mother Of All Anthems.” In your opinion, what makes a track an anthem? 

I think that's a song with a catchy melody. Something that makes you flow in the club but also gets stuck in your head and you’re still singing it when you go back home. 

The second part is about people, something which makes a huge crowd resonate in the same way. You can write a song and you might think it's an anthem, but it doesn't make sense if it doesn’t connect with others. And I have a soft spot for making songs that could really resonate with a lot of people. 

Relationship with the Stage

You once said in an interview: “What I love most is constantly reinventing the sound and surprising the audience.” How do you do that?

For me, reinventing sounds is just a part of growing up as an artist. The more I mature, the more my songs mature. Also traveling to new countries for the job gets me to see new influences and cultures that I bring with me back home. That's how I see my music : an extension of who I am. And I have the chance to try it out while being on stage, and seeing the reaction helps a lot. 

I'm used to "reading" the crowds. When I party, I was conscious of how I was moving on the dancefloor : my facial expression, body language. And I keep it in mind standing in front of a crowd and playing. For me, to tell if a track catches interest, it’s about seeing it on the people’s movement. And that's basically how I tried my new stuff and kept reinventing myself. 

You’ve also mentioned testing your tracks in clubs before releasing them. But do you ever feel dependent on that kind of validation? 

I have to be honest, it's definitely an important part. And I would sometimes hope that dependencies would not be such a big part of it... For example, last year I made a song that I felt was really cool and special, but different from what people were used to of my music : less trancy, more techno. Then I tried it out and could see it did not resonate with people as much as my other songs. So I was like okay, maybe this is more for my personal interest for the moment. I think building a career is also being smart about how you position yourself. 

You recently said that you fully realized what’s happening to you on stage, and felt overwhelmed. Is DJing the moment in your job where you’re able to let go the most?

I think it's that and producing, it’s almost a 50-50 split. But I can mostly express myself while I'm making music. When I'm just all alone, with no cameras on me and nobody watching closely, I feel like I can let go more of myself and stress. But when I play it out for so many people and see live reactions, it's the moment when it clicks and I realise all those years battling is finally paying off. 

Vision of the Job

You’ve said that being a DJ brought a kind of structure you didn’t have before in your life. Can you expand on that? 

In my previous job, it was hard for me to constantly be in that 9-to-5 rhythm. Now as a DJ, I felt a lot of freedom, but still needed some sort of structure. Because having constant freedom makes you maybe forget about how nice it is to be free! So I have fixed days off and working from Thursday to Sunday, I found it the perfect balance for me.

You’ve also described this job as somewhat chaotic, but said that “you can find peace in things being a bit chaotic.” What do you mean by that?

Before, I did a marketing job, as a graphic designer in an agency. Every folder needed to be really structured, all the naming of the details had to be perfect. Which is normal, but it was tough for me because I'm the opposite, in my private life everything is very chaotic… Then all these years, going to school, doing jobs, I always felt like I was never good enough. By being a DJ, I found peace because I realized I can be successful at work while being chaotic. 

Other Passions

Outside of music, you’re a big gamer, your artist name actually comes from GTA. Have video games influenced your style in other ways? 

I think it influenced the person who I was and still am today. I learned a lot of my English just playing video games and I also met a lot of my friends during gaming. Now I almost quit that but in a way, I kind of see making music like gaming! When I was younger, I wanted to become a professional Call of Duty player, but once I got hooked on music production, that definitely became my favorite game.

Another passion is skateboarding. Do you see similarities with making music? 

About skateboarding, everything you see online that's sick but the truth is you only land like 20 or maybe even 10% of your tricks. Skateboarding is just constantly trying and failing. And when you finally succeed, it feels really special. It’s the same mindset in music : not giving up and keep going for something until it works, even one time only. I think incorporating that mindset in general life can really be beneficial. 

Some collectives create a hybrid project that brings together skateboarding and music, is that something you're interested in? 

Maybe one day, but then I would keep it very local. I grew up in a small village where everyone knows each other. There was a local skate park and when I went there younger, sometimes DJs took speakers and vinyl and we just had a nice small party! Maybe one day that's something I would like to bring, to add some extra vibes to the park and build more community. 

Music Projects

You’ve launched your own label, Sweet Nothing, as well as your own events. What kind of vision are you trying to push through them?

The biggest reason why I started Sweet Nothing is because it took me 11 years to get here and have real success. My feeling back then of the label world was they don't give you chances unless you already have a social media presence or Spotify listeners. When I was younger, I sent tracks to labels that would reply saying they really loved the music, but encouraged me to come back once I had built a bigger career.  I never liked that approach, even though I understood the marketing logic behind it.

What do these projects allow you to do? 

There are a lot of really good producers out there who only have a small following on Instagram. It’s sad to see great tracks being overlooked simply because the people who made them aren’t famous yet. That’s the reason I started Sweet Nothing: to showcase them to the world. And from the event side, it's really sick that I can have my own say in the event space. The best part of organizing things yourself is you can choose a lineup and find your own little hybrid events in the space, then seeing people like it.