
Les mots forts de Camion Bazar. Dans une tribune pour durevie, le duo Camion Bazar s’exprime sur la mobilisation populaire en cours, et sur la complexité, en tant qu’artistes et promoteur.ice.s, de continuer à orchestrer la fête quand tout s’embrase dans la société.
Un questionnement qui aboutit finalement sur une réflexion sur le sens de la fête, tant politique que social, et sur sa nécessité dans le monde actuelle.
Les temps sont de plus en plus sombres, et le monde s’embrase. Partout, les conflits se multiplient; et en parallèle, le réchauffement climatique atteint un point de non-retour. La dégradation de notre habitat et la destruction du vivant s’accélèrent de façon exponentielle.
Nos modes de vie, hérités des années 80, 90, et 2000 apparaissent de plus en plus déconnectés avec ce monde : il est devenu difficile de mener une vie alignée avec nos valeurs écologiques, humaines, anti-capitalistes.
Difficile aussi, de faire partie d’un système qu’on refuse. Nous sommes tous et toutes, d’une façon ou d’une autre, dans une binarité, un paradoxe permanent. Y compris ceux qui s'accommodent, voire s’enrichissent de ce système.

Voilà le questionnement qui nous agite quotidiennement. Aujourd’hui, avec la situation en France, il est encore plus présent, envahissant. Notamment vis-à-vis d’un sujet qui concerne la sphère culturelle et festive, les artistes et les promoteurs : est-ce que la fête - son insouciance, sa consommation, son existence même - a sa place au milieu de tout ça ?
Au premier abord, cela peut sembler complètement déconnecté. Vendre un modèle de “joie égoïste” pendant que tout brûle, que les gens ne mangent pas à leur faim, qu’ils se font évacuer de leur campement, gazer, mutiler pour avoir manifesté pacifiquement…
Est-ce que ça a un sens de poster une photo de dancefloor en extase pour la promotion d’un évent ou d’un set, pendant qu’un manifestant se fait éborgner ? Alors que faire? Se taire? Annuler? Ou faire comme si de rien n’était?
Vivre la lutte si complètement, qu’on n’est plus soi-même qu’un projectile - Louise Michel
La fête est un espace vital pour certaines personnes. C’est un endroit où personne n’est marginal, un espace salvateur pour beaucoup de communautés rejetées par la société la journée, car pas conformes au moule établi. Un lieu qui a un effet libérateur : de complexes, de frustrations, de solitude, de fracture sociale.
Elle rassemble et peut même transmettre une vision utopiste d’une société où l’argent n’est pas la réussite, où la domination et l’oppression - humaine ou non-humaine -, ne sont ni une prouesse, ni la norme; où le vivant est sacré, où l’environnement est central (cf: écocentrisme et biocentrisme), où la bienveillance et l’entraide rythment le quotidien.
Dans ces espaces, on peut y goûter la liberté; et pour certains, peut-être, pour la seule fois de leur vie. Il existe des festivals en autogestion où l’on a pu éprouver ce sentiment unique et merveilleux, où personne ne commande, où il n’y a pas de règles strictes et où personne n’est là pour les faire exécuter.
Chacun est libre - donc responsable - et un lien se crée tout naturellement avec les autres, basé sur la bienveillance et le partage. Sans interdits. Où peut-on ressentir ça, ailleurs que dans la fête?
Arrêter la fête n’est pas une solution, surtout en temps de crise. Il faut donc continuer à en faire la promo, oui, mais sobre, adaptée et surtout sincère. Toujours rester alignés, c’est important, vital. Mais est-ce ok que prendre la parole au milieu de tout ça pour une teuf SANS faire aucune allusion à ce qu’il se passe, comme si de rien n’était ? Nous pensons que non.
Bien-sûr, prendre parti à chaque publication n’est pas possible, vu l’actualité catastrophique à chaque instant : génocides, attentats, guerres, invasions, autoritarisme, répression, catastrophes naturelles dûes au réchauffement climatique....

Mais faire connaître ses positions sur le long terme, via des posts, des talks lors d’events qu’on organise, inviter des assos, participer à des mouvements et le faire savoir, etc. Même discrètement, on voit bien quels artistes s’engagent.
De plus, c’est réconfortant d’avoir des personnalités publiques qui soutiennent les mouvements. Ça fait du bien au moral, car on se sent parfois très seul·e face aux infos mortifères et surtout, la désinformation. On peut être entourés de gens - famille, voisins, amis - qui sont dans le déni ; ça aide beaucoup de voir une personnalité connue et respectée prendre la parole, oser dire les choses.
Ça permet aussi d'atteindre des personnes qui ne connaissent pas le problème, n’ont pas d’avis ou pas accès à certaines informations. Non pas en faisant adopter le point de vue de l’artiste, mais en donnant l’envie de se renseigner et de creuser le sujet, de ne pas s’arrêter à ce qu’on voit à la télé.
On a eu énormément de DMs de jeunes Européens qui ont voulu qu’on leur explique notre story, en quoi aller dans la rue était “magnifique”.
Des jeunes qui n’ont vu que des images de feux, de vitrines cassées à travers le filtre de la télé qui a pointé du doigt la violence révolutionnaire en étouffant les contestations, les mutilations et les morts. Un coup de maître magistral par ailleurs.
On a eu beaucoup d’échanges intéressants durant lesquels on a pu expliquer que sur place, c’est tout à fait autre chose. Et que la violence institutionnelle, en France, en est la cause. Que la pauvreté, l'accaparement des richesses par une petite oligarchie, l’opacité, la désinformation, la doctrine de la police ultra malsaine et dysfonctionnelle, l’autoritarisme dans lequel on glisse, c’est ça, le vrai sujet. La vraie violence, la vraie casse.
Avant de juger une émeute, il faut se renseigner sur ce qui la provoque, et ce qui a été fait avant. (pétitions, votes législatives, cahiers de doléances, actions etc jamais prises en compte).
“Il démolit ce qui existe, non pour l’amour des décombres, mais pour l’amour du chemin qui les traverse” - Walter Benjamin
On continuera à faire la fête, à proposer un espace libérateur. On a besoin de se changer les idées et de partager des valeurs d’inclusion, de bienveillance, de liberté et de responsabilité, ainsi que de découverte artistique. La culture et l’art, contre le fascisme qui attriste les vies.
“Les tyrans ont besoin d’attrister la vie des hommes, car c’est seulement en rendant les hommes tristes qu’ils peuvent régner en toute sécurité.”
Il reste un dernier point, par contre, qu’on n’a pas réussi à régler. Si la fête est un espace qui fait office de refuge et d’utopie, pourquoi exclut-il ceux qui n’en ont pas les moyens? Les personnes à faible revenu n’y ont pas accès et on ne se le pardonne jamais.
Même avec une entrée de base à 10€, ça reste un “truc de riches”. Pour 2027, on a décidé de revoir le modèle de notre série d'évents VOLTAGE, de trouver un endroit qui accepte de proposer une entrée symbolique + donation pour ceux qui le peuvent, et programmer encore plus de ce que nous faisons maintenant : cette scène locale foisonnante.
Faudra juste nous faire confiance ! D’ici là, rendez-vous samedi à 14h, place de la Bastille !





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