
Les visuels générés par IA envahissent nos feeds et nos rues. Campagnes de marque, annonces d’événements… Leur ressemblance ne passe pas inaperçue et agace. Derrière cette vague artificielle, quels enjeux pour la création ? Pour mieux comprendre, nous avons échangé avec des graphistes sur les transformations, parfois invisibles, que cette nouvelle technologie entraîne.
L'IA au service de la musique ?
L’industrie musicale n’échappe pas à cette tendance IA. Une solution rapide, souvent gratuite et particulièrement accessible, mais où la créativité fait défaut. Plus encore, la graphiste Lola Fouquet souligne la dangerosité de cette pratique, qui conduit à une “paresse mentale”, à force de déléguer sa réflexion à un automate.
“À mon sens, ce processus participe directement à l’appauvrissement du paysage graphique. L’image se lisse, s’uniformise. Et ce qui fait la singularité de chaque créatif disparaît.”
Les compositions ainsi générées manquent d’émotion, de lisibilité et finissent par toutes se ressembler. Ce phénomène d’uniformisation porte un nom, l’effet Habsbourg. Désigné ainsi par le chercheur australien Jathan Sadowski, il décrit un paradoxe : les modèles IA s'entraînent d’abord sur des images préexistantes, mais celles qu'ils génèrent finissent à leur tour dans leurs données d'entraînement. Cela crée donc une boucle, où chaque génération ressemble un peu plus à la précédente.

Le public et les artistes ne sont pas dupes face à ces codes facilement identifiables, que certains condamnent publiquement sur leurs réseaux sociaux : “Je ne mixerai plus pour les lieux qui utilisent l’IA pour annoncer mes DJ Set.” affiche la DJ Emi Gourgand sur Instagram.
C’est une question de cohérence politique et culturelle.
Voici le probème de fond, soulevé par Lola. Ce qui dérange, c’est cette contradiction chez certains acteurs de l’industrie qui “programment des artistes, défendent la création et revendiquent une identité culturelle, mais communiquent avec des images générées [par IA] pour éviter de rémunérer un graphiste”.
Des affiches qui font fuir
Pour les organisateurs, l’économie réalisée sur le graphisme se paye donc en crédibilité. “J’en peux plus de ces affiches générées par IA (…) ça me fait fuir immédiatement.” s’insurge l’artiste nantais Maxime, alias Zieu tattoo. Il poursuit “Arrêtez de vous standardiser avec l’IA, faites preuve d’imagination, de bon sens et faites appel à de vrais artistes.”.
Reste qu'il faut distinguer les cas. Faire l'impasse sur le travail d’un professionnel quand on en a les moyens est critiquable, mais tout le monde n’a pas ce luxe. “Quand les budgets diminuent, le recours à ces outils devient une pression professionnelle.” temporise Lola Fouquet. Rappelons que dans le paysage électronique actuel, 86% des festivals français sont en difficulté financière en 2026, selon un rapport du SMA. Par faute d'argent, de contacts ou de compétences, certains acteurs ne se tournent pas vers l'IA par choix mais par nécessité.

Le problème est qu’aujourd’hui on traite la création comme n’importe quelle autre marchandise : un résultat attendu, un délai à respecter, un budget à réduire.
Finalement, la critique est peut-être moins à adresser aux individus qu’au système dans lequel ils évoluent. Lola précise que le progrès ne devrait pas se mesurer à ce qu’on est capable de produire, mais plutôt à "ce qu’on décide de créer, la manière dont on le fait et ce que cela apporte réellement.”
À cela s'ajoutent d’autres inquiétudes : les données utilisées pour entraîner les modèles, le coût environnemental… entre autres. Choisir une affiche plus simple et artisanale devient aussi une prise de position. De ce contre-pied découle une tendance de revaloriser l’imparfait. Certains artistes créent délibérément des images aux traits grossiers et maladroits, qui traduisent un travail qui n’a pas pu être fait qu’à la main.
Si le rejet de l’IA et l'appel à s’en éloigner gagne du terrain, il reste la question de cette technologie en tant qu’outil. Est-elle totalement incompatible avec la créativité ?
Vers un véritable outil ?
Si l’IA peut ouvrir de nouvelles pistes et faciliter certaines tâches, Lola rappelle qu’elle ne doit pas se substituer à l’humain.
L’outil est au service de la vision, et non l’inverse.
Pour les graphistes Rémi Volclair et Fémur, qui l’intègrent tous deux à leur travail, il est surtout question d’explorer son potentiel. Selon Rémi, il ne faut pas être trop catégorique, l’utilisation de cette technologie ne “rend pas automatiquement un travail inintéressant”.
Ce qui compte [avec l’IA] c’est ce qu’on en fait, pourquoi on l’utilise et ce qu’on cherche à raconter avec.
Fémur tient quant à lui à clarifier cette notion et ce qu'elle désigne.“Tout le monde est focalisé sur la génération d’images, mais c’est loin d’être la seule ni la plus intéressante” constate le graphiste parisien. En réalité, derrière le terme fourre-tout ”IA” se cachent des technologies très différentes. Il existe à la fois les LLM (large language models), ces modèles mainstreams où un simple prompt suffit à générer du contenu. Mais aussi des programmes professionnels ciblés, visant à régler un problème précis. "Par exemple, il y a quelques jours un collectif a développé un outil IA qui gère les fonds verts.” illustre-t-il.
Enrichir le processus créatif
C’est en 2022 que Fémur a le déclic sur cette technologie : “À l’époque, personne n’en parle encore, mais je vois tout de suite un potentiel énorme pour créer.” Ce qui l’intéresse, ce sont ces images étranges ainsi obtenues, qui ne cherchent pas à copier l’existant mais plutôt à fabriquer “une autre réalité”, comme il le décrit.
Aujourd’hui, il veut toujours explorer des formes et des moyens qu’il ne peut atteindre autrement. L’objectif n’est pas de déléguer, bien au contraire : "Ça ne me rend pas plus rapide, ça me débarrasse juste de ce que je ne sais pas faire, pour pouvoir passer plus de temps sur ce qui me passionne vraiment."
Il s’associe parfois à d’autres artistes qui, comme lui, cherchent la meilleure façon artistique d’exploiter l’IA. Lors d’une collaboration autour d’un visuel pour la DJ Anetha, il explique : “Quand on a vu la direction qu'elle voulait prendre sur ce projet, c’était évident d'intégrer l'IA pour un rendu très organique et bizarre.”

Depuis 3 ans, Rémi Volclair intègre l’IA dans la continuité de ce qu’il faisait auparavant, soucieux qu’elle crée une évolution naturelle de son travail sans jamais contredire sa patte artistique. Cette technologie lui sert principlament à générer de nouvelles textures, mouvements et matières. Les visuels ainsi produits ne sont pas le résultat final, seulement une matière première.
C’est un support que je vais transformer, déformer, mélanger à d’autres techniques, jusqu’à obtenir quelque chose qui m’appartient réellement.

Savoir poser des limites
Difficile d’user de cette technologie sans penser aux conséquences, et Rémi rappelle la question d’éthique.
Beaucoup d’artistes ont été directement affectés par l’arrivée de ces technologies, notamment à travers l’exploitation de leurs travaux sans leur consentement.
Fémur dénonce aussi ce triste fait et précise qu’il existe d’autres modèles entraînés sur du domaine public, tout en rappellant l’importance de favoriser le local et l’open source.
Je privilégie des modèles que je fais tourner sur ma propre machine, plutôt qu’un service en ligne qui cache un datacenter, de l’eau pour le refroidir, et une multinationale qui exploite nos données.
screen logiciel ou photo post insta
La réalité derrière cette technologie, c’est une majorité écrasante de modèles appartennant à des multinationales, dont les objectifs sont souvent mercantiles. En tant qu’usager, il semble crucial de comprendre ces dynamiques pour pouvoir mieux se positionner. “Quand OpenAI a signé avec l’armée américaine, j’ai arrêté de l’utiliser, je préfère ne pas financer ça.” précise Fémur avec lucidité.

On est souvent contraint à utiliser des outils car la société mondialisée dans laquelle nous vivons l’impose.
À l’ère où l’intelligence artificielle se glisse partout, son utilisation est parfois difficile à contourner. Dans le graphisme, son intégration requiert une vraie prise de conscience. Celle des enjeux éthiques et esthétiques qu’elle soulève, mais aussi de son rôle en tant qu’outil, pour que les différents acteurs l’utilisent sans en devenir dépendants, ou pire, qu’elle ne les remplacent.
Article rédigé par Alice Vasseur.


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