Automatic : 10 ans de nuits, de musique et de vision

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Comment un label underground est devenu l'un des collectifs les plus respectés de la scène électronique française et internationale ?

Dix années. Une décennie à défendre une vision de la musique électronique, à construire une famille d'artistes, à créer des nuits qui restent gravées dans les mémoires. Automatic Writing célèbre en 2025 un anniversaire qui n'est pas qu'une date, mais le symbole d'une cohérence rare dans un milieu souvent tiraillé entre underground et mainstream. De Berlin à Paris, du label aux soirées, du trio Automatic Writing à l'écosystème Rotary, retour sur une histoire qui commence dans l'amour inconditionnel d'une musique et qui continue, aujourd'hui, avec la même intensité.

Les origines : quand la passion devient projet

Il y a dix ans, trois amis décident de franchir le pas. Jacan, Darween et Guillermo Jamas se connaissent depuis longtemps. Ils mixent ensemble, organisent des événements à Paris, passent leurs week-ends à Berlin en club à faire la fête.. Mais un jour, l'envie de professionnaliser leur démarche s'impose. « On était des fans, raconte le trio Automatic Writing. On voyageait partout pour voir les artistes qu'on aimait. Et il y a eu ce moment où on s'est dit qu'on voulait aller plus loin, qu'on voulait graver dans le marbre cette musique qu'on aimait tant. »

L'idée du label naît de cette nécessité. « Quand tu fais un événement, c'est éphémère. Ça commence, et ça finit. Nous, on était tellement passionnés qu'on voulait quelque chose de plus durable. » Automatic Writing, le label, voit le jour. L'objectif est simple : sortir la musique de leurs amis, défendre une esthétique qui leur ressemble, créer leur propre famille artistique. Le modèle, c'est Perlon, ce label berlinois qu'ils vénèrent et dont ils admirent la capacité à bâtir un catalogue cohérent sur la durée.

Mais monter un label quand on n'a pas les moyens d'en vivre, c'est aussi prendre un risque. Très vite, les trois amis comprennent qu'il leur faut une activité parallèle pour financer cette passion. C'est ainsi qu'ils fondent Rotary, une structure d'édition musicale qui gère aujourd'hui les droits de 150 compositeurs de la scène électronique. « On s'est dit que c'était cool parce qu'on pouvait aider nos amis artistes à mieux vivre de leur musique, tout en générant des revenus qui nous permettraient de faire vivre Automatic sans jamais avoir à faire de compromis artistiques. »

Le trio Automatic Writing : une alchimie qui s'impose

Si le label Automatic Writing naît en 2015, le trio de DJs Automatic Writing, lui, met quelques années à se cristalliser officiellement. Pourtant, Darween, Jacan et Guillermo Jamas jouent déjà ensemble depuis le début. « On mixait à trois, on organisait des fêtes, et les gens nous appelaient déjà 'les garçons d'Automatic'. Mais il n'y avait pas encore de démarche professionnelle derrière. »

C'est pendant le Covid, en 2020, que tout bascule. Lors d'un événement organisé avec le collectif Perchépolis au “Havre de Perche “ avec une centaine d'amis, leur bookeuse de l'époque vient les voir après leur set. « Elle nous a dit : 'C'est trop bien que vous jouiez ensemble aujourd'hui, mais vous n'êtes pas représentés. Vous devriez officialiser ce truc.' » Le trio Automatic Writing est acté. La dynamique prend alors une autre ampleur. « Le label existait depuis déjà quatre ans, il avait sa communauté. Ça a donné de la force directement au trio. Et inversement, le trio a renforcé la visibilité du label. »

La question se pose alors : pourquoi un nom différent pour le label et le trio ? « L'écriture automatic writing, c'est une technique de création qui encourage la créativité libre, sans filtre ni contrôle excessif, pour favoriser le côté instinctif de la chose, explique le trio. C'est exactement ce qu'on fait quand on joue ensemble et ce que font les artistes du label lorsqu'ils produisent. Dans les 2 cas, ce sont des jams. Le choix de ne pas distinguer le label du trio Automatic Writing s'est fait suite à ce constat et parce qu'on défend la même musique, que ce soit dans nos sets et sur le label. En quelque sorte, c'est la même DA. On voyait aussi [a:rpia:r] ou Apollonia qui avaient un label et étaient un trio d'artistes et que ça fonctionnait… »

Les soirées Automatic : l'écosystème se complète

Novembre 2021. Post-Covid. C'est à ce moment-là que naissent les soirées Automatic. Pourtant, les trois amis organisent des événements depuis des années. Pourquoi attendre ce moment précis pour lancer une marque dédiée ?

« On ne voulait pas le faire avant d'être prêts, confie Automatic Writing. Si tu n'es pas complètement prêt, tu fais quelque chose qui n'est pas à la hauteur de tes exigences. On est des perfectionnistes. Si on le fait, on le fait bien. » Après dix ans de développement du label, après avoir tissé un réseau solide d'artistes et de partenaires, le moment est venu. « On avait une esthétique, une approche qu'on voulait défendre. On avait voyagé partout, observé les meilleurs dancefloors du monde. On avait notre vision. »

Dès la première soirée au Cabaret Sauvage, avec Margaret Dygas et Lamache au line-up, c'est un succès. « On a eu de la chance aussi. On avait déjà un gros réseau. On connaissait ces artistes depuis longtemps. Margaret, Lamache, c'étaient des amis. Ils nous ont fait confiance. Et on avait les moyens financiers grâce à Rotary pour les inviter. »

Aujourd'hui, les soirées Automatic ont lieu régulièrement au Cabaret Sauvage, à FVTVR ou bien au 211. Une communauté s'est fédérée autour de ces nuits. « On est assez sur le cul de cette communauté, avoue le trio. Je pense qu'on a bénéficié aussi de cette nouvelle génération post-Covid qui s'en fout des étiquettes techno ou house. » Une génération qui correspond parfaitement à la philosophie d'Automatic : défendre une musique sans frontières, avec exigence et bienveillance.

Le rêve warehouse : entre idéal et réalité

Si Automatic a investi les clubs parisiens, le rêve ultime reste ailleurs : la warehouse. « Ça a toujours été une volonté, raconte le trio. Organiser un événement dans un lieu qu'on contrôle à 100%, où on choisit le soundsystem, les lumières, le bar, tout. Parce que quand tu t'inscris dans un lieu existant, tu t'inscris aussi dans son cadre. Et parfois, il y a des choses avec lesquelles tu n'es pas aligné. »

La première warehouse d'Automatic a lieu à Argenteuil, dans une zone industrielle. Francesco Del Garda, Lamache, deux salles, un système son sur-mesure. « C'était incroyable. Pour nous, c'est le goal ultime. » Mais organiser une warehouse légale en Île-de-France, c'est un casse-tête administratif et financier. « C'est presque une chimère. Soit tu fais de l'illégal, et on ne veut pas y aller, soit tu te bats avec les administrations et les coûts explosent. »

Résultat : tous les ans et demi, deux ans, l'équipe retente l'expérience. « C'est une vraie envie. On travaille sur un nouveau projet. On espère que ça va le faire. » Le rêve persiste, alimenté par cette même passion qui a donné naissance au label il y a dix ans.

Le triple 12" : célébrer dix ans d'histoires

Pour célébrer cette décennie, Automatic Writing sort courant avril 2026 un coffret triple vinyles qui réunit douze artistes. Une compilation qui raconte une histoire, celle d'une famille qui s'est construite au fil des releases, des rencontres, des nuits passées ensemble sur les dancefloors.

Guillermo Jamas, fondateur du trio Automatic Writing. Gab Jr, résident et membre historique qui a sorti 4 EPs solo sur le label. Pocket Club, ami de longue date que Darween croisait dans la cour de récréation en primaire. Molly, en featuring avec JAW (le chanteur de DOP) avec un morceau qu'on traquait depuis plusieurs années. Shonky, ami depuis nos débuts sur la scène. Ben Vedren, qui a composé un morceau en sortant d'un de nos événements, en ne nous le présentant que plusieurs mois plus tard. « Chaque titre a une histoire, explique le trio. C'est vraiment des histoires d'humains »

La question s'est posée : pourquoi un triple vinyle alors que la musique coûte cher aujourd'hui ? « On aurait pu le sortir en trois EP séparés pour le rendre plus accessible. Mais on s'est dit qu'on voulait raconter une histoire complète. Comme un livre dont tu lis tous les chapitres. » Le compromis : une sortie sur Bandcamp en téléchargement pour ceux qui n'ont pas les moyens, et un coffret collector pour les autres. « C'est notre façon de dire merci à la communauté tout en créant un objet qui a du sens. »

Dans cette compilation, on retrouve toute la palette sonore d'Automatic. Des morceaux before, des morceaux after, des tracks peak time. « C'est ce qui nous représente en tant que DJs, nous confient-t-ils. On joue plein de styles de musique. Et c'est ça aussi qu'on défend : une variété, une ouverture, sans jamais perdre la cohérence. »

Une scène qui évolue : le regard d'Automatic

Dix ans dans la musique électronique, c'est aussi dix ans d'observation. Comment le collectif a-t-il vu la scène évoluer ? « Il y a cette nouvelle génération post-Covid qui est incroyable, observe Automatic Writing. Avant, à Concrete, tu avais les soirées techno et les soirées house, et les deux ne se mélangeaient jamais. Aujourd'hui, les gens s'en foutent des étiquettes. Ils sont ultra ouverts. »

Mais Paris reste compliqué. « Les régulations sur le niveau sonore font qu'aujourd'hui, tu entends la musique mais tu ne la vis pas comme tu peux la vivre dans d'autres pays. C'est frustrant. » D'où l'envie, aussi, d'exporter Automatic à l'international. Berlin une fois par an, bientôt Sónar ou l'ADE. « On a envie de véhiculer notre identité, de faire découvrir notre style de fête à d'autres publics. Et on a envie d'aller dans des clubs qui nous font rêver, avec des soundsystems exceptionnels, comme le Shelter à Amsterdam. »

Une cohérence rare

Si Automatic est aujourd'hui respecté dans sa scène, c'est parce qu'il n'a jamais trahi sa ligne. « On n'a jamais cherché le hit, explique le trio Automatic Writing. On n'a jamais voulu suivre les trends. On a toujours voulu sortir des tracks qui nous touchent, de gens avec qui on a connecté, qui sont des amis. » Une approche qui tranche avec celle de nombreux labels qui doivent, pour survivre, suivre les opportunités économiques.

« Le plus beau compliment, c'est quand quelqu'un me dit : 'L'EP de un tel qui est sur votre label, il est vraiment différent de ce que l'artiste fait d'habitude. Il est mortel.' C'est ça qu'on cherche. Qu'on arrive à travailler ensemble pour avoir quelque chose qui nous ressemble à tous. »

Cette cohérence, c'est aussi le fruit d'un équilibre fragile. Grâce à Rotary l'écosystème cofondé par Darween, Jacan et Guillermo Jamas permet de financer Automatic sans jamais avoir à faire de compromis.

Dix ans, et après ?

Alors, dix ans après, où en est Automatic ? La réponse tient dans cette capacité à rester fidèle à soi-même tout en continuant d'avancer. Le triple 12" qui sort en mars est à la fois une célébration et un nouveau chapitre. Les soirées continuent de rassembler une communauté toujours plus large. Le trio Automatic Writing tourne, en France et à l'étranger. Et le rêve d'une nouvelle warehouse se dessine à l'horizon.

« On ne se l'interdit pas, un festival, peut-être un jour, confie Automatic Writing. Mais il faut que les planètes s'alignent. On veut continuer à faire les choses bien, à notre rythme, sans se mettre en danger. » Une prudence qui n'est pas de la frilosité, mais de la lucidité. « Si on fait ça depuis dix ans, c'est parce qu'on a toujours eu la tête dans les étoiles mais les pieds sur terre. »

Et si l'avenir d’Automatic ressemble à son passé, c'est-à-dire fait d'exigence, de passion, de rencontres et de musique qui dure, alors les dix prochaines années promettent d'être tout aussi belles. Parce qu'au fond, ce qui fait la force d'Automatic, c'est cette évidence simple : défendre une musique qu'on aime, avec des gens qu'on aime, dans des conditions qu'on aime. Sans jamais transiger. Juste pour l'amour de la chose.

L'ÉCOSYSTÈME ROTARY/AUTOMATIC

Pour comprendre Automatic, il faut comprendre l'écosystème qui l'entoure. Rotary est la structure qui permettent au collectif de vivre de la musique tout en gardant Automatic comme une passion qu'on ne dénature jamais.

Rotary : éditeur musical gérant les droits de 150 compositeurs, Rotary aide les artistes de la scène électronique à mieux vivre de leur musique. « On voit que même quand tu es un petit artiste underground, tous les euros comptent pour améliorer ta qualité de vie, surtout quand tu vis à Paris », explique Automatic Writing.

Rotary Lab : Agence de supervision musicale - studio de création sonore (composition originale et synchro musicale) et de post-production audio pour les marques et les boites de productions audiovisuelles.

Cinq labels au total : au-delà d'Automatic, le groupe gère d'autres labels dédiés à des esthétiques différentes (world music, psych-rock, trip-hop), ainsi qu'une boîte de distribution et une agence événementielle produisant des événements techno.

Cet équilibre permet à Automatic de rester libre. « Si on devait vivre directement du label, on serait peut-être séduits par les sirènes d'une musique plus mainstream. Là, on peut rester fidèles à notre vision. »

Article rédigé par Marie Espargiliere.

Remerciements à Guillermo Jamas, Jacan et Darween pour leurs précieux témoignages.

Crédits photos : Romain Guédé, Théo Miège