
DJ, productrice, fondatrice du label Lumière Noire, CHLOE navigue depuis près de 25 ans entre les dancefloors et les plateaux de tournage, composant aussi bien des bandes originales de films que des tracks club. Rencontre avec une artiste qui a fait de la complémentarité son moteur.
Pourquoi avoir fait ce choix de la musique à l'image, et depuis combien de temps ?
"Ce n'est pas vraiment un choix au départ. Avant de faire de la musique électronique, je faisais plutôt de la folk, de l'anti-folk, je bidouillais sur des quatre pistes. Quand j'ai découvert la musique électronique, j'ai réalisé que c'était comme un multipiste géant. Cela m'a semblé être la continuité naturelle de ce que je faisais déjà. Dès mon premier EP, sorti en 2002 sur le label parisien Karat, je ne faisais pas que de la musique club c'était quelque chose entre le club et l'ambient. Et c'est justement parce qu'on percevait cette singularité qu'on est venu me chercher pour la musique à l'image. Cela s'est fait progressivement : d'abord des morceaux utilisés sur des courts-métrages, puis des réadaptations, puis des compositions, et finalement des bandes originales complètes. En gros, cela fait une quinzaine d'années que ça évolue ainsi."

Quels sont les enjeux supplémentaires face à la production musicale de DJ ?
"La grande différence, c'est que je réponds à une commande. Quand je fais de la musique pour moi, je fais ce que je veux, sans contrainte de durée ni de tonalité particulière. Là, on me demande de composer un morceau d'une durée précise, avec des sonorités définies. Et surtout, c'est un travail de longue haleine de plusieurs semaines, plusieurs mois. Le montage du film se fait en même temps que la création musicale : la musique peut influencer le montage, et le montage influence la musique. On est en dialogue permanent avec le réalisateur ou la réalisatrice. Il faut aussi savoir mettre son ego de côté, être malléable, ne pas tout prendre personnellement. Mais ce qui est rassurant, c'est qu'en général quand on me contacte, on sait dans quelle zone je travaille. Je garde donc ma patte les collaborations sont avant tout des rencontres, il faut que l'histoire me parle."
Qu'est-ce que la musique à l'image vous a apporté en plus dans votre carrière de DJ et productrice ?
"Tout se complète et se nourrit ; produire de la musique électronique est un travail solitaire, et le métier de DJ, avec tous ces déplacements, peut être assez solitaire. Faire une collaboration me permet de m'intégrer à un projet global, de produire des musiques que je n'aurais peut-être pas réalisées seule, et de m'ouvrir à d'autres techniques, d'autres façons de travailler. Cela m'aide aussi à prendre du recul sur mon propre travail. J'ouvre parfois des maquettes abandonnées qui deviennent la base d'un nouveau morceau pour un EP. Tout se répond, finalement. Et cela nourrit également mon approche du mix — un DJ raconte une histoire, un film aussi. Ce n'est pas le même médium, mais il y a un même squelette narratif quelque part."

À quoi ressemble l'équilibre de vie d'une DJ, productrice et fondatrice d'un label ?
"C'est un rythme soutenu, surtout lorsque je suis sur un film. Je joue quasiment tous les week-ends, et du lundi au vendredi, tout le monde travaille sur le film, je dois donc être disponible et réactive. J'ai mis en place un système pour travailler partout : en chambre d'hôtel, chez moi, sur la route. Il faut avoir un mode de vie très sain pour tenir. Le label, lui, c'est un peu l'extension de ce que je fais en tant que DJ — j'aime trouver des sons, les digger, les partager. Avoir un label, c'est aussi une façon d'assouvir ce fantasme de possession propre au DJ : cette musique-là appartient à mon univers. Et cela me permet de faire découvrir de nouveaux artistes, d'affirmer une identité sonore au-delà de ce que je jouerais en club."
Quel constat faites-vous de la scène actuelle, après près de 25 ans ? Qu'est-ce qui vous manque, et qu'est-ce que vous appréciez davantage ?
"Ce qui me manque parfois, c'est de voir des gens dans les soirées qui ne filment pas le moment plutôt que de le vivre. Cela déplace un peu le sens de ce métier, la raison pour laquelle on est là. Ce qui me fait continuer, c'est l'émotion que la musique provoque — c'est cela l'essentiel, et il ne faut pas l'oublier. Les réseaux sociaux donnent envie d'être partout, alors que ce n'est tout simplement pas possible. Il faut savoir être dans l'instant présent. Ce que j'apprécie en revanche, c'est qu'il y a des producteurs et productrices d'un talent incroyable en ce moment. Et les outils pour faire de la musique sont devenus beaucoup plus accessibles. Si j'avais commencé aujourd'hui, cela m'aurait épargné des années de tâtonnements. Avant, quand on voyageait, on allait chez le disquaire local — à Amsterdam, à Berlin, à Paris — et chaque endroit avait son propre son. Il y avait une forme de fantasme autour d'un disque qui arrivait par la poste. Aujourd'hui, on est davantage dans une logique de musique jetable. Mais c'est là-dedans qu'il faut savoir tracer son chemin."

Pour finir, vous avez un EP qui sort très prochainement.
"Oui, il s'appelle Distorted Dance EP. C'est un format résolument club — six titres au total, dont trois originaux et trois remixes. J'ai fait appel à Hannah Holland, à Leonor, un producteur mexicain, et à Mile J Paralysis, un Anglais qui fait des choses très intéressantes, dans un registre techno lent. Ce qui est amusant, c'est que je l'ai composé pendant que je travaillais sur la musique du film Gourou. C'était une façon de prendre le contrepied de ce que je faisais, de faire tourner les boîtes à rythme et les synthés pour m'aérer. Je revenais ensuite au film avec une énergie renouvelée. C'est vraiment issu de ce besoin de contraste et il sort sur mon label, Lumière Noire."
Photos : Sarah Makharine
Interview menée et rédigée par Marie Espargiliere.







