Interview LESSSS : "Ma musique, c’est qui je suis. C’est ce qui me représente et ce que j'ai envie de transmettre aux gens."

Lire

Entre techno, rap, schranz, la DJ et productrice française LESSSS conçoit une musique hybride où chaque set et track sont un reflet de sa personnalité. À travers une esthétique travaillée, elle façonne son univers comme un espace de libération tant pour elle que pour son public.

Il y a très peu de différences entre LESSSS et Leslie. Ma musique, c’est qui je suis. C’est ce qui me représente, ce qui me fait vibrer et ce que j'ai envie de transmettre aux gens.

Style hybride

Tu étais à l’origine fan de métal et de rap, comment la techno est entrée dans ta vie ? 

Quand j’étais jeune, j’ai baigné dans le rap, le rock et le métal à travers ma famille. Puis je suis arrivée à Paris en 2019, pour faire une école d'ingénieur du son, c’est là que j'ai découvert le monde de la techno et que je suis tombée amoureuse de ce milieu. 

Tu as initié ce mélange novateur entre rap et techno, peu associés jusqu’ici. Quel a été ton déclic pour les faire dialoguer ? 

C’est vrai que peu d’artistes l'avaient déjà fait, du moins c’était plutôt dans la frappecore/hardcore. Mon déclic a été le morceau Drone de Train Fantôme, que j’adore et que j'écoutais en boucle. Pour moi, il y avait ce pré-drop donné sur un plateau d'argent et qui m’a donné envie de tenter un crossover. C'est aussi l’idée d’ajouter des lyrics français à la hardtechno qui m’a motivée, parce que ça ne se faisait quasiment pas, et sachant que ma communauté est principalement francophone je me suis dis que je devais tenter !

Qu’est-ce que le rap apporte que la techno seule ne peut exprimer ?

Je dirai justement que c’est cette force des paroles, que la techno, juste musicale, n'a pas, et qui permet d’apporter d’autres émotions. Cette capacité à parler aux gens, rester en tête, faire passer des messages. Ces styles ont tous deux une certaine violence, mais qui n’est pas destructrice. C’est plutôt une force qui permet de rassembler les gens. Et la synergie entre les deux crée quelque chose de puissant et explosif. Et c'est ce que je préfère dans ce crossover. 

Tu as de nouveaux projets prévus avec d’autres rappeurs par la suite ?

Oui pleins ! Le 5 juin il y a un morceau qui sort avec le rappeur BLOODY$ANJI que j’adore. Il avait sorti un projet génial l’année dernière, Grabuge-Vacarme, dont j’ai fait un édit un peu comme avec Drone. J’ai aussi collaboré avec le producteur Ikkhi et la chanteuse hellokaty, tout deux argentins, sur un morceau dont le style est un peu similaire à Brutalismus 3000, plutôt trap et trash. 

Tu décris cette fusion comme cathartique. Comment tu gères tes émotions pendant tes sets ?

Pour être honnête, j’ai du mal à gérer mes émotions, et à mettre des mots dessus, donc je les mets en musique. Quand je ressens quelque chose que je veux retranscrire, j’ouvre Ableton et je crée. Et la scène, c’est mon exutoire. Quand je mixe, je peux vraiment tout lâcher : hurler, crier, danser… et c’est ce que je veux que les gens puissent ressentir aussi sur le dancefloor. C'est ce partage mutuel que j’aime, et pour ça que je fais de la musique !

Tu as également amené la schranz sur le devant de ta scène. Comment tu l’as découverte et quelles sont tes inspirations ? 

En fait, la schranz est le principal subgenre de la hardtechno. Avant le Covid, en soirée hardtechno c'était principalement de la schranz, mais on appelait ça hardtechno. Donc j'ai baigné dedans à partir du moment où j’ai commencé à sortir à Paris. C'est un style qui me parle, par ses grooves. Et en termes d'inspiration, c'était vraiment les OG comme Svetech, O.B.I., SlugoS, Viper XXL... Et maintenant, des profils comme Klangkuenstler, qui permettent de faire perdurer le mouvement et lui donner de la lumière. 

C’est un style qui divise le public français. Pourquoi certains le rejettent selon toi ? 

Je pense que c'est parce que ça ne répond pas aux codes de la “hardtechno actuelle”. Les morceaux de schranz, ça va être 6 minutes assez répétitives mais avec plein de petites variations. Là où maintenant, les morceaux de hardtechno sont des condensés de 3 minutes avec 5 drops et kicks différents. Donc, pour les newcomers post-Covid, la schranz est aux antipodes de ce qu'ils attendent. 

Signature visuelle

Tu as une forte identité visuelle, devenue ta signature. À travers ton style, tes clips, tes pochettes d’albums. D’où vient cet univers et qu’est ce qu’il raconte de toi ? 

C'est vraiment quelque chose que j'ai construit au fur et à mesure des années et qui a beaucoup évolué au rythme de ce qui se passait dans ma vie : ce que je ressens, ce que j'aime, les gens que je rencontre, l'environnement dans lequel je suis. L'identité visuelle que j'avais en 2020 n’avait par exemple rien à voir avec aujourd’hui. À l'époque de mon premier EP, tout était plus girly, rose, jusqu’à mes cheveux. Puis à la sortie de 93 HARDCORE, c’était tout dans les gris, bleus, j’avais une coupe courte et cette DA métal et rock. Toutes les phases visuelles de mon identité représentent qui je suis à une époque donnée de ma vie. 

Il y a aussi un côté très cinématographique dans ta DA, tu as d’ailleurs créé une bande annonce à l’occasion de ton ANL à Paris. Tu peux nous raconter ?

En réalité, ce qui influence le plus mon style, c’est Paris. J’aime tout dans cette ville ! L'architecture, l'agitation, même le métro : tout est source d'inspiration. Et pour mon ANL, on a décidé de travailler avec une boîte de prod géniale qui s’appelle Deux Pourcents. 

Avant dans les clips, on était plutôt dans les rues, le métro etc. Et là on a voulu privilégier le grandiose, montrer cet effet de grandeur de Paris ! Donc on y est allé de nuit, pour avoir les quartiers vides, filmer les monuments, et montrer la beauté de cette ville qui m’inspire tous les jours depuis 7 ans.

Quelles sont les références qui ont nourri cet imaginaire ?

Côté cinéma, je dirai le film La Haine, qui est très représentatif de ce que je veux montrer en termes d'image et dans sa vision très vraie de Paris et du quotidien. 

Il y a aussi plein de références culturelles dans le clip d’Ethos : que ce soit du Fincher avec Fight Club, par ce montage très saccadé, ou des références plus 90's inspiré de Larry Clark, avec beaucoup de caméra à l'épaule, des choses toujours à portée de regard.

Rapport à la scène

Tu évolues dans une scène principalement masculine, qui a malheureusement suscité de récents débats, comment tu te sens vis-à-vis de tout ça ? 

Ça n'a pas été facile. En soi, ce qui s'est passé, c'est une bonne chose au vu de ce qui a suivi. Mais c’est pas normal que l’on ait dû attendre qu’un homme mette un coup de pied dans la fourmilière pour que les choses bougent. De mon côté, je garde toujours la même ligne directrice et le même combat : qu’on puisse se faire écouter et considérer au même titre que les hommes.

Qu’est ce que tu mets en place pour aller en ce sens ? 

J'essaye au maximum de collaborer avec des femmes, donner de la force à des projets comme More Girls Behind Decks, soutenir des artistes qui libèrent la parole dans la scène, comme Amélie Lens, Urumi, DJ Schnake, Anetha... On se prend tellement de haine tout le temps sur les réseaux, quoi qu’on fasse, quoi qu’on dise, ce qui peut en décourager certaines qui débutent. Alors qu’on a besoin de plus de femmes dans la scène, de DJ, de productrices, de promoteures, de photographes, de vidéastes. J'ai d’ailleurs pour projet d'ouvrir un label, faire mes propres soirées et pouvoir renforcer ce girl power. 

Est-ce que tu as l’impression qu’une DJ doit encore “prouver” sa légitimité pour être entendue ? 

Oui, surtout en tant que productrice, c'est compliqué d'avoir de la crédibilité. Ça fait 10 ans que je fais du son et que je fais tout toute seule. Mais il y a encore des personnes qui ne me croient pas. À chaque projet, je suis obligé de me justifier, de prouver que c’est moi qui ait tout fait, on pense à de la ghost prod juste parce que je suis une femme. “C'est pas possible que ce soit elle” voilà le genre de phrases que j’entends à longueur de temps. C'est un combat de tous les jours pour plus de considération et de confiance dans ce métier.

Aujourd’hui, qu’est-ce qui te permet de prendre confiance pour t’affirmer ?

Le plus important, c’est de croire en soi. Se dire si j’ai envie de le faire, je le fais, je ne laisse personne d'autre me dire si j'en suis capable ou non. Au début, on me disait “tu sais pas mixer sur CDJ, t'es pas une vraie, t'es que DJ COVID” mais maintenant, je m’en fou ! Je fais ma musique, des gens l’écoutent, dansent, et moi aussi. C’est tout ce qui compte.

ANL au Phantom

Ton ANL approche, tu es dans quel état mental à quelques jours de l’événement ? 

Je tiens plus en place ! Ça fait des mois et des mois qu'on est dessus, j'ai vraiment trop hâte, je suis prête et j'ai qu’une envie c’est que les gens découvrent tout ce qu'on a fait pendant ces 3-4 mois de préparation.

Qu’est-ce que tu veux que les gens ressentent à travers cette soirée ?

Je veux que les gens voient ce que c’est de donner carte blanche à LESSSS ! Parce que ce format me permet de vraiment montrer l’étendu de mon univers. Que ce soit le rap, la hardtechno, mais aussi plein d'autres styles ! Il y aura par exemple des B2B avec des artistes de dance music, bass, house. Je veux surprendre le public, leur faire découvrir des artistes, des morceaux. Et j’aimerai que pendant ses 6 heures, les gens puissent se retrouver en communion grâce à la musique.

Interview menée et rédigée par Alice Vasseur.