
Enceintes artisanales empilées les unes sur les autres, montées sur des véhicules de fortune. Basses assourdissantes, tantôt accompagnées de drums métalliques, de sirènes ou de samples agressifs, tantôt laissées vrombir dans toute leur majesté. On se croirait dans les rues de Kingston, de Londres ou de Rio, mais les tenues traditionnelles et les samples bollywood ne trompent pas : c’est bien au cœur de la campagne au Bengale Occidental, en Inde, que résonnent ces sound systems.

Si ce type d'images a inondé nos réseaux sociaux, certaines d’entre elles cumulant plusieurs millions de likes, c’est parce qu’elles contribuent à mettre en lumière une culture soundsystem unique, là où on ne l’attendait pas : la dek bass.
Pourtant ce courant ne date pas d’hier : si plusieurs médias notent qu’il a émergé à la fin des années 2000, les locaux affirment que la culture des sound systems est présente dans ces régions rurales depuis plus d’un demi siècle. Focus sur le courant dek bass.
Cassettes et bidouille
Le nom Dek Bass vient des lecteurs de cassettes (“decks”, en anglais) utilisés par les “opérateurs” des sound systems. Des bricoleurs mi-DJs, mi-ingénieurs, souvent issus de la classe ouvrière, qui assemblent eux-mêmes leurs installations.
Dans le reste du monde, les disques ont depuis longtemps supplanté les cassettes. Pourtant, dans les campagnes du Bengale occidental, ce format reste la norme. Un choix qui peut intriguer.

Dans le mini-documentaire Portrait of a Place : Dek Bass, un professeur d’informatique soupire face à ce qu’il considère comme de l’amateurisme : “Ce n’est pas comme si la qualité sonore était meilleure sur cassette… Ils ne savent pas qu’ils devraient tous utiliser des CDs. Je l’ai déjà dit dans mon interview sur YouTube…”
En réalité, ce format présente plusieurs avantages pour ces installations artisanales. Sa mécanique simple facilite le bricolage et son intégration dans des systèmes DIY. Les cassettes sont aussi bon marché et faciles à copier. Surtout, elles permettent de manipuler le son : en jouant avec les mécanismes ou le serrage des vis, les opérateurs peuvent distordre et remodeler les basses.

Mais ne voyez pas dans ces pratiques DIY une quelconque influence jamaïcaine, où sont nés les premiers sound systems dans les années 60 : c’est coupée du monde et de ses sous-cultures que se seraient développée la dek bass. DJ Khobir, un des pionniers du genre, interviewé par le réalisateur d’un documentaire sur le sujet, lui a confirmé : «[pour lui,] c’était entièrement sa propre invention. »
À l’origine, ces sound systems ont été construits pour animer les fêtes religieuses, les rassemblements politiques et les mariages de la région. C’est ensuite que ces installations mobiles, qui investissent principalement l’espace public, sont peu à peu devenues un lieu de liberté, de créativité musicale, et d'exaltation collective pour la population locale.

Compèt’ de basses
Ce qui a complètement transformé l’usage des sound systems, ce sont les “box competitions”, à l’image de Bhowanichak, une sorte de festival qui rassemble chaque année plusieurs dizaines d’installations massives et des milliers de spectateurs.
Ces affrontements sont en réalité sans enjeux, si ce n’est l’opportunité de se faire connaître et d’être engagé pour sonoriser des événements : “c’est une sorte d’exercice de branding”, expliquait pour RA Mask Phantom.
Lors de ces clashes, les sound systems se font face, et jouent des sons complètement aléatoires. Ces “speakers checks”, qui semblent se situer à mi-chemin entre l’ambiance sonore de fête foraine et la post-musique, sont composés avec pour seul objectif de faire vriller les basses des sound systems et déterminer qui a la plus grosse (puissance sonore).
Le vloggueur spécialisé Rahul Rana, interviewé par Sonic Street Technologies, compare ces confrontations à “la façon dont les animaux grognent ou font des bruits entre eux”...
Absence de rythme précis, basses omniprésentes, sirènes en cascades, auxquelles s’ajoutent par moment des extraits de thèmes bollywood/tollywood ou de voix masculines avertissant les auditeurs de l’avalanche sonore à venir… Même les artistes de Calcutta ne comprennent pas tout à fait cette musique, surnommée “Endcore” par les puristes locaux.
Mais tout cela a donné naissance à un style unique, une bulle sonore propre aux ruralités du Bengale Occidental, composée de remixes de musiques de films amplifiés par des basses et des drums surpuissantes.

Narcotique sonore
Finalement, peu importe la mélodie : ce qui compte, c’est l’intensité des basses. “C’est fait pour te rendre fou, explique pour Resident Advisor le DJ Mask Phantom. Les vibrations, les subwoofers et la conception sonore sont tels que ça te fait littéralement bouger.”
Une dimension éminemment physique, dont les vertus thérapeutiques ne peuvent être comprises qu’en les expérimentant. DJ Khobir, le pionnier de la dek bass et personnage principal du documentaire Bass Boss analyse ainsi : “Les vibrations vous écraserait la poitrine. Vous pourriez vomir : mais c’est ce qu’ils veulent.”
Difficile en effet d’imaginer que la dek bass puisse être sans danger en visionnant les vidéos déformées, au son ultra saturées et incapables de retranscrire la musique diffusée, tant le volume écrase tout. “Cette basse n’est pas faite pour la société. Elle est malsaine. Elle est mauvaise pour vous, elle provoque des crises cardiaques”, poursuit DJ Khobir.
Mais pourquoi vouloir tester les limites corporelles et sonores ? Loquace, le producteur originaire de Calcutta a son idée sur la question, quitte à extrapoler : “les fréquences graves à cette échelle deviennent un narcotique qui vous force à exister uniquement dans cet instant précis”.
Pour lui, ces expériences servent d’exutoire, d’échappatoire à un passé marqué par une famine dévastatrice dans les années 40, et tous les traumatismes qui s’en sont suivis. Grâce aux sound systems, “ce passé ne peut tout simplement pas exister. Et c’est peut-être là tout l’enjeu.”

Dek Global Bass
Pourquoi avons nous découvert la culture sound system du Bengale Occidental si récemment ? En réalité, la notoriété du courant culturel a évolué de pair avec la démocratisation des réseaux sociaux et des smartphones voilà une demi-douzaine d’années, dans des régions rurales qui restent extrêmement reculées. Aussitôt, la dek bass s’est globalisée grâce à internet, conduisant à maintes hybridation et influences.
Pablo Dutta, un producteur et DJ originaire de Calcutta, désormais basé à Londres, a voulu rendre hommage à cette culture - tout en surfant au passage sur la vague Dek Bass. Ce dernier est revenu jouer un set à plusieurs dizaines de kilomètres de sa ville natale, imprégné de son style UK, qui ont incontestablement fait mouche auprès du public local.

"Je voulais capturer cet esprit brut et provocateur, et voir comment les courants undergrounds globaux peuvent trouver un terrain d'entente même dans les endroits les plus inattendus”, expliquait-il dans une interview pour le média Homegrown.
D’autres artistes ont quant à eux choisi d’exporter l’héritage de la culture dek bass. Le duo New Yorkais Baalti, par exemple, a récemment produit un EP, “Mela”, dédié à cette culture. Avec le renfort d’une esthétique visuelle inspirée des sound systems, les deux producteurs originaires d’Inde ont voulu faire découvrir une musique dont les souvenirs auditifs ne les ont jamais quittés.
“Nous avons été massivement inspirés par le design sonore et la puissance brute des basses, les rythmes de batterie frénétiques et sans compromis, les sirènes stridentes et les provocations occasionnelles sous forme de dialogues de films intercalés.” Tout l’univers, en somme, d’une “scène qui ne cesse de croître et de résonner bien au-delà de ses racines”








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