.jpg)
À l’occasion des 10 ans de Cercle, son programmateur musical Clément Meyere et sa directrice de production Anaïs de Framond livrent un regard rétrospectif sur cette décennie d’événements sonores déployés aux quatre coins du monde.
Naissance du projet
Pouvez-vous nous présenter le projet Cercle en quelques mots ?
Anaïs : Cercle est un mouvement artistique indépendant qui crée des projets fusionnant musique électronique, patrimoine et image. L'idée est de rendre la musique visible, pas seulement audible, en la produisant dans des lieux forts et inspirants. Notre ambition est d'émouvoir et de créer une communion avec le plus grand nombre en la diffusant sur des plateformes accessibles à tous.
Né en 2016 avec les mythiques Cercle Shows, nous avons lancé en 2025 Cercle Odyssey, la première tournée immersive nomade au monde. Et cette année, Cercle Festival pose ses valises pour la 3ème fois au Musée de l’Air et de l’Espace de Paris-Le Bourget, après une première édition mémorable au Château de Chambord.
Quand vous avez démarré il y a 10 ans, qu’est-ce qu’il manquait à la scène électronique selon vous ?
Anaïs : Il y a dix ans, la scène électronique était encore perçue comme un univers assez fermé, exclusif, voire stigmatisé. Souvent cantonnée à des clubs, aux raves et à un public niche ou marginalisé, elle était associée à des clichés comme la consommation de drogues et une atmosphère cachée, image qui ne reflète pas toute sa puissance et sa richesse.
Avec Cercle, on a voulu un peu casser ces préjugés en montrant que la musique électronique est bien plus que ça : accessible à tous, vécue, écoutée et vue autrement, en plein jour, en pleine nature, ou au pied de monuments emblématiques, et portée par une esthétique visuelle qui révèle une autre dimension artistique. On a voulu faire vivre la musique et le patrimoine autrement, en créant des expériences où la musique électronique devient un vecteur de découverte, d’émotion et de transmission du patrimoine.

Musique et patrimoine
La musique électronique est longtemps restée associée au club. Qu’est-ce qu’un lieu culturel peut raconter qu’une scène classique ne peut produire ?
Clément : Ce sont vraiment 2 expériences différentes et qui font tout autant l’une que l’autre partie de la culture électronique. Le club crée quelque chose de viscéral : le corps, la danse, l'obscurité, la proximité. Un lieu "hors les murs" vient connecter l'expérience sonore à quelque chose de visuel et de spatial. C’est le prolongement de ce que pouvait être une rave dans son esprit originel. On vit une expérience sensorielle globale dans un lieu qui n’était pas fait pour ça et cette collision entre la musique et l'espace transforme les deux. Le lieu est magnifié, la musique aussi.
Comment éviter qu’un site historique se limite à être une “belle vitrine” ?
Clément : Le risque, c'est l'effet carte postale, un beau lieu qui reste décoratif, où la musique et le lieu coexistent sans vraiment se parler. Ce qui nous intéresse, c'est le moment où les deux se rencontrent. Ça passe par le choix de l'artiste : il faut que son univers entre en résonance avec l'endroit, pas juste qu'il s'y pose. Et ça se joue aussi dans les détails de production : comment on cadre, ce qu'on montre, ce qu'on laisse dans l'ombre. Un lieu historique peut très vite devenir un faire-valoir. Notre travail, c'est d'éviter ça et raconter une histoire.
Est-ce que certains lieux imposent une forme de retenue dans la programmation ? Ou permettent-ils au contraire d’innover plus ?
Clément : Les contraintes existent partout, dans tout type de lieu et à chaque projet. Côté lieu, côté artiste, côté Cercle. Ce qui change, c'est leur nature. Un site classé va imposer des limites sonores, des restrictions techniques, des protocoles. Mais ces contraintes sont souvent sources d'invention. Quand tu ne peux pas faire ce que tu ferais normalement, tu cherches autre chose, et c'est souvent là que naissent les meilleures idées. Réussir à tout aligner reste très compliqué, mais c'est aussi ce qui donne de la valeur au résultat.
Parmi l'ensemble des lieux que vous avez déjà investis, quels sont les 3 qui vous ont le plus marqué ? Pourquoi ?
Clément : Je dirais Ben Böhmer en Cappadoce. L'expérience était onirique, visuellement, émotionnellement. Et c'est l'un des rares moments où tout s'est parfaitement aligné : un artiste qui incarne l'esthétique Cercle, dans un décor qui semblait fait pour lui. Le track sorti à cette occasion a été l'un des plus grands succès de Cercle Records.
Ensuite Bedouin à Petra fait aussi probablement partie des plus beaux lieux investis et je pense que Petra fait à titre personnel partie des lieux les plus incroyables que j’ai vu de ma vie.
FKJ en Bolivie. C'est une vidéo iconique pour des raisons presque opposées aux deux autres. Sa force, c'est son minimalisme : un artiste seul face à un paysage immense, sans artifice. Il n'y a rien à surjouer quand le décor est le Salar d’Uyuni de Bolivie. Cette économie de moyens a produit quelque chose d'intemporel.

Pouvez-vous nous livrer une anecdote folle qui vous est arrivé sur l’un des lieux lors d’un festival ?
Anaïs : Olala, il y a tellement d’anecdotes incroyables à partager !
Il y en a une que je ne pourrais jamais oublier. On était en tournage pour le live d’Innellea en Inde, je demande à une personne (que je pensais être quelqu’un du personnel technique) de m’aider à trouver une zone de décollage pour le drone. On a passé une bonne heure à arpenter les lieux ensemble, il me parle de la problématique des pigeons, il me montre plusieurs endroits en me racontant un peu l’histoire et la vie du Fort. Le live se passe (très bien), et ce n’est qu’à la fin que je réalise qu’il s'agissait en fait du prince de Jaisalmer Fort lui-même ! Erreur diplomatique, je deviens rouge, j’ai très chaud, je ne savais plus où me mettre ! Heureusement, il ne m’en a pas tenu rigueur et nous a même invités le lendemain pour une traversée dans le désert en 4x4 avec lui. A la fin de l’excursion, on fait une pause pour regarder les étoiles, soudain, le prince disparaît. Je le retrouve assis seul dans le sable. Il me dit : "Chut, c’est mon seul moment où je peux être seul." Une scène tellement improbable et touchante. Je me conforte en me disant qu’il avait finalement peut-être apprécié arpenter le Fort avec moi ?!
C’est justement au Mexique où on a tourné entre autres le live de Sainte Vie dans une cenote. À la fin du tournage, la famille Mayas qui nous accueillait est revenue avec des masques et des tubas : petit bain de minuit dans l’eau cristalline de la Cenote considérée comme sacrée et utilisée autrefois pour des offrandes sacrificielles. Un moment vraiment unique avec les lights posées pour le tournage, c’était juste magique !
Et pour revenir au festival, c’était assez amusant de voir le préfet se laisser porter par le set d’Indira Paganotto. J’ai tellement d’histoires comme ça, je pourrais écrire un livre, haha !
Cette année, vous investissez pour la troisième fois le Musée de l’Air et de l’Espace de Paris - Le Bourget. Pourquoi ce choix d’y retourner et qu’est-ce que ce lieu raconte de Cercle ?
Clément : Il y a une relation particulière entre Cercle et le Musée de l'Air et de l'Espace. Derek, le fondateur, a une passion profonde pour l'aéronautique et l'espace, le lieu s'est donc imposé très naturellement pour la première édition. Et c'est devenu, édition après édition, une signature visuelle du projet. Ce que ce lieu raconte de Cercle, c'est une certaine idée de l'évasion, des grands espaces, d'une musique qui cherche à s'affranchir des murs. Il y a quelque chose de cohérent entre l'esprit de Cercle et l'idée même d'exploration.
Anaïs : Cette troisième édition est historique : elle célèbre les 10 ans de Cercle et incarne tout ce qui fait notre identité : une exigence artistique forte, une attention extrême portée à l’image et à la scénographie du site. On a poussé encore plus loin l’immersion : au-delà des scènes intégrées aux collections, nous avons pensé des parcours conçus comme des voyages, des expériences inédites mêlant musique et narration en mettant en lumière le patrimoine aéronautique et spatial français.

Expérience de l’électro
Aujourd’hui, la tendance est à la promesse d’une “expérience immersive”. Pour vous, qu’est-ce qu’une immersion réussie ?
Clément : Si par “immersif’ on sous-entend forcément une petite jauge et un dispositif scénographique élaboré, je ne suis pas d'accord avec ça. L'immersion, pour moi, c'est d'abord une connexion entre un artiste et son public. Et cette connexion peut se produire à 500 personnes comme à 50 000. J'adore les grandes messes collectives, les moments où la foule devient un organisme à part entière. Il y a quelque chose de fascinant dans la façon dont la musique peut traverser des milliers de personnes simultanément. Ce n'est pas moins immersif, on peut dire que c'est différemment immersif.
Avez-vous l’impression que Cercle a contribué à changer le regard porté sur la musique électronique grâce à certains lieux culturels ou institutionnels ?
Clément : Les soirées "hors les murs" ont toujours existé. Mais je pense que Cercle a repoussé les limites en termes d'ambition artistique, de codes visuels et d'émotion. On a prouvé que la musique électronique pouvait habiter des lieux qui n'étaient pas pensés pour elle et que cette rencontre pouvait toucher bien au-delà de sa communauté habituelle. Est-ce que ça a changé le regard de certaines institutions ? Probablement. Le fait qu'on soit invités à revenir dans les mêmes lieux est un signe. Ou que la communauté internationale nous envoie constamment des nouvelles idées de lieu, cela montre que le concept est universel.
Anaïs : Notre approche était assez novatrice à l’époque et permettait aux institutions culturelles de toucher de nouveaux publics et d’offrir aux amateurs de musique électronique une nouvelle façon de la vivre. Le fait d’avoir élargi les horizons et de casser un peu les codes a contribué à la rendre plus visible et accessible.
Le contact avec les lieux est souvent compliqué au début : ils ont des préjugés sur la musique électronique, peinent à se projeter et à nous faire confiance. Mais à la fin du live, on saute le bouchon tous ensemble, et ils ont des étoiles plein les yeux aussi ! Aujourd’hui, il y a des lieux qui accueillent chaque année des concerts ou festivals de musique électronique après notre passage, donc ça veut probablement dire que oui !
Bilan et perspectives
Après 10 ans, qu’est-ce que vous cherchez encore à provoquer ?
Clément : Ce qui nous anime restent fondamentalement les mêmes valeurs : réunir des gens par la musique, créer des émotions et des expériences inédites.
Anaïs : Notre volonté est de déconstruire les frontières existantes et de créer des liens intimes et insolites entre l'artiste, son œuvre, le lieu, et le public. Et surtout, de faire voyager notre communauté et nourrir l’inspiration en élargissant les horizons.
Et pour finir, quel a été votre souvenir le plus marquant, sur toutes ces années ?
Anaïs : Le moment le plus marquant pour moi reste le show de Stephan Bodzin au sommet de Piz Gloria en Suisse à mes débuts. C’est à ce moment-là que j’ai ressenti pour la première fois les sensations et les émotions qui naissent de l’alchimie imprévisible entre l’artiste, le public et le lieu.
L’organisation avait été un vrai défi : à 3 000 mètres d’altitude, avec une météo incertaine et des conditions extrêmes. On avait tout transporté depuis Paris en van, monté en téléphérique, et installé le matériel dans le brouillard et le froid. On avait dû annuler au dernier moment à cause du temps, rentrés à Paris, épuisés et je dois dire très déçus.
Quelques mois plus tard, on a retenté notre chance. Nouveau montage dans le brouillard, mais cette fois, la météo était plus clémente. On a décidé de maintenir l’événement. Et puis, au moment où Stephan Bodzin a commencé son live et que la captation a démarré, le soleil est apparu. L’osmose entre Stephan Bodzin jouant sa musique en transe, le coucher de soleil caressant les montagnes et le public ondoyant était magique. J’ai versé ma petite larme devant tant de beauté… ce fût la première d’une longue série !
Ce sont ces moments-là qui confirment la puissance de la musique et me rappellent pourquoi je fais ce métier là.
Interview menée et rédigée par Alice Vasseur.
- - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - -
Toutes les informations sur le festival sont à retrouver sur le site de Cercle.






