
Fondé à Paris en 2007, le duo Mamie's s'est imposé comme une référence de la scène électronique, entre résidences au Rex Club et à Rinse, passages en Europe et en Asie, et cofondation du Shi Fu Miz Festival à Hong Kong. Retour sur leurs débuts et leur regard sur l'évolution de la scène depuis presque 20 ans.
La Mamie's existe depuis 2007. Qu'est-ce qui a changé sur la scène électronique parisienne depuis vos débuts ? Quels souvenirs avez-vous de vos débuts ?
Quand on a commencé, les scènes électroniques étaient surtout centrées autours de plusieurs clubs bien spécifiques comme le Rex Club, le Social Club ou le Batofar, et quelques grosses soirées comme les We Love et les Panic à l’Elysée Montmartre.
La musique électronique était assez niche, et il n’y avait pas l’offre culturelle que l’on a aujourd’hui. On a même parlé à l’époque de la “mort” de la nuit parisienne, avec la pétition Paris Quand la Nuit meurt en silence.
De notre côté, on a commencé à faire des teufs dans une maison abandonnée dans le sud de Paris. Ce qu’on voulait faire, c’était la fête sans payer X€, on était tous étudiants, tous fauchés, et les quelques sous qu’on avait, c’était pour acheter des disques.
Le principe de la soirée était simple : deux platines vinyles, un mixer, un sound system bricolé avec trois système son différent, une bouteille de hard par personne pour pouvoir entrer que tu devais déposer au bar qui était gratuit pour la nuit... Il devait y avoir 60 personnes à la première, puis rapidement on s’est retrouvés à devoir “gérer” une soirée avec plus de 150 personnes. C’était devenu dangereux avec l’état de la maison, donc on a commencé à faire des fêtes dans des petits bars à Paris qui nous donnaient 100€ en nous disant “la soirée a bien marché” alors qu’on avait ramené 200 personnes. On était contents.

Ce qui a vraiment tout changé pour nous, ça a été la rencontre avec Éric Labbé qui avait un disquaire rue Quincampoix qui s’appelait My Electro Kitchen (rien que le nom, tu ne peux pas faire plus 2007). C’est lui qui nous a fait rencontrer Roger des Prés et sa Ferme du Bonheur.
Pour situer rapidement, la Ferme du bonheur, c’est un endroit un peu magique créé de toutes pièces par un personnage exceptionnel et excentrique à côté de l’université de Nanterre. Le deal avec Roger était simple : on aidait aux travaux de la ferme (terrassage, pavage, construction de toilettes, etc) et en échange, on pouvait faire des teufs toutes les deux semaines. On s’est donc retrouvés à piocher tout l’été pour organiser des teufs de journées, le samedi de midi à 22h, 1000 personnes, gros soundsystem et house music. C’était les vacances pour nous, à Paris…
C’est au même moment (2010 environ) que le centre de gravité de la nuit parisienne a commencé à se déplacer. On est passé des clubs à des endroits plus atypiques, des friches, des entrepôts, des teufs en banlieue, une ferme, des péniches... Concrete est devenu le symbole de ce basculement en 2012 mais il y a eu beaucoup d’acteurs à ce moment qui ont fait énormément pour la teuf à Paris (75021, Souk Machine, l’Alterpaname, le Camion, Chat Perché, Otto10, ect...) Il y a eu un moment où les collectifs sont devenus plus importants que les clubs : tu suivais un crew, une DA… Ça a fait émerger de nouvelles structures comme la nôtre, mais on peut en citer beaucoup (Die Nacht, Possession, Berlinons Paris), la multiplicité des soirées a aussi amené une diversification du public avec des politiques d’entrée moins dures.

L’idée d’une teuf pour tout.es, une teuf plus libre avec moins de sécurité, moins de contrôle, plus de drogues aussi... On a toujours fait attention à ça dans nos soirées mais il y a eu beaucoup de dérives à un certain moment, et ça dans beaucoup de soirées. Je pense que la nouvelle génération a fait beaucoup à ce sujet avec des fêtes mettant beaucoup plus l’accent sur l’inclusivité, des staffs mieux formés, des safes places, des lines up 100% paritaires ce qui semble tout à fait normal aujourd’hui mais qui a pu faire défaut à un moment.
Pendant quelques années, la scène parisienne n’a fait que grossir, la création du Weather festival, de Peacock ou à moindre échelle du Macki Music Festival, festival à taille humaine que nous avons créé avec les Cracki, ont un peu replacé la scène parisienne sur le devant de la scène européenne.
Beaucoup de projets se sont structurés, professionnalisés pour proposer des événements plus importants et pour devenir de plus en plus gros, à leurs risque et péril. De notre côté, on a perdu tellement d’argent avec la première édition du Macki que ça nous a poussé à jouer ou produire des teufs quasiment toutes les deux semaines ce qui nous a vraiment propulsé sur la scène, à un moment.

En parallèle, la figure du DJ a aussi beaucoup changé. Quand on a commencé à être DJ c’était cool, mais ce n'était vraiment pas une figure culturelle comme ça l’est devenue aujourd’hui. Les réseaux sociaux ont aussi tout changé, on a vu arriver l’émergence de DJ “carriéristes” avec des plans de communication, des strats, des sponsos… Avec énormément de followers mais quasiment pas de fête derrière eux. Ce qui a radicalement changé la façon de travailler des directeurs artistiques et des programmateurs, oubliant parfois que suivre les trends insta n’est pas forcément le meilleur calcul sur le long terme.
Certains clubs l’ont d’ailleurs bien compris : construire avec une communauté autour de soi des soirées bien spécifiques, un line up cohérent et surtout qualitatif est toujours ce qui marche le mieux.. La concurrence est aussi beaucoup plus rude aussi, il y a beaucoup plus de clubs qu’avant, et l’augmentation des coûts combinés à la baisse générale de la consommation d’alcool est compliquée pour eux. Il y a aussi beaucoup plus de concurrence musicalement parlant.

Le niveau technique a explosé depuis 2007. Aujourd’hui, la préparation rekordbox et les CDJ modernes ont vraiment révolutionné le djing, certains DJs même avec peu “d’ancienneté” ont une technique incroyable. On a pas de records de nos premières teufs mais tout ce que l’on peut dire, c’est que c’était quand même bien ruff (rires). On arrivait chacun avec une caisse de vinyles puis après c’était la bataille derrière les platines. Le b2b sans fin commençait. Mais CDJs ou non ça n'a pas vraiment changé, et même si techniquement ça n’a rien à voir, je pense c’est une raison pour laquelle on est encore là 19 ans plus tard : il y a un côté spectacle.
La house reste votre ancre, mais vous explorez un spectre très large. Comment vous définissez-vous aujourd'hui musicalement ?
Curieux ! La house a toujours été notre fer de lance et la musique que l’on défendra toujours , ais on a toujours été ouverts à toutes sortes de musique. Et je pense que ça se ressent musicalement dans nos set smême si ce n’est pas toujours explicite.
La Mamie’s c’est plus un état d’esprit. On est là pour faire la fête et pour t’amener à faire la fête. Si il faut jouer du disco pour que ça soit la teuf, on jouera du disco, mais pour amener sur de la techno et que ça continue à danser on jouera de la tech house, etc... Si il y a bien un truc qu’on n’a pas réussi à faire en 19 ans, c’est de faire un set de plus de deux heures dans un même style. C’est pas faute d’avoir essayé, mais on y arrive pas, il y en a toujours un qui va s’ennuyer et qui va ouvrir sur un autre style. Tester des choses, entre nous, avec le public.
Une de nos forces c’est qu’on soit plusieurs, donc chacun amène ses découvertes, ses coups de cœurs, ses guilty pleasure aussi. Donc musicalement on essaie d’écouter plein de choses différentes, d’être ouverts d’esprit au maximum et de rester humble. Il y en a beaucoup qui font ce métier depuis bien plus longtemps que nous et avec beaucoup plus de culture que nous. L’important c’est d’être curieux et de se faire confiance. Si tu penses qu’un disque est bien, joue-le.
Vous êtes passés de La Machine du Moulin Rouge au Rex Club. Comment ces deux résidences ont-elles façonné votre identité artistique ?
On a eu pas mal de résidences artistiques, de La Ferme du Bonheur à la Machine du Moulin Rouge et au Rex Clubn, ça a été des espaces de création totalement différents et surtout des étapes très différentes de notre histoire.
À la Ferme du Bonheur, c’est vraiment là qu’on a construit notre identité. Le lieu était assez unique, très libre, avec un public curieux et une vraie proximité entre les artistes et les gens qui venaient faire la fête. On pouvait prendre des risques, tester des choses, jouer longtemps… Ça nous a appris à raconter une histoire plutôt qu’à simplement enchaîner des morceaux.

La Machine du Rouge c’était différent, ça nous a permis de changer d’échelle. Avec les deux salles on pouvait inviter d’avantages d’artistes et proposer plusieurs univers dans une même soirée, construire une vraie expérience de clubbing. On avait un peu plus de budget aussi sur ce genre d‘événements, ce qui nous permettait d’inviter des artistes qu’on aurait jamais pu avoir à La Ferme. Et de construire des relations avec eux et avec le public.
Le Rex Club, ça représente encore autre chose. C’est une forme de reconnaissance. C’est un lieu mythique pour nous, ca a été un des premiers clubs dans lesquels nous sommes allés. Ça pousse à être encore plus exigeant dans la sélection et dans la manière de construire un set. On y joue sans aucun doute avec plus de maturité qu’à nos débuts. C’est vraiment un honneur de jouer là-bas.
Comment voyez-vous la scène française par rapport à d’autres scènes en Europe où vous vous produisez ?
Concernant la scène française, elle a énormément évolué depuis une vingtaine d'années. Quand on a commencé, elle était plus petite et assez cloisonnée. Aujourd’hui, Paris est devenue une vraie destination pour la musique électronique, avec beaucoup de clubs, de teufs et de jeunes artistes très talentueux.
Il y a une vraie diversité musicale qui n’existait pas forcément à cette échelle auparavant. Après, on a toujours un rapport particulier à la musique comparé à d’autres scènes comme Londres ou Berlin où la musique est centrale et fait partie intégrante de leur histoire. En France, on a eu une culture de la « discothèque » pendant très longtemps, tu viens en club pour t’amuser avec tes potes, rencontrer des gens, et la musique et le soundsystem ont longtemps était secondaires.
Mais l’écart s’est beaucoup réduit. Aujourd’hui, quand on joue à Paris ou à l’étranger, on retrouve souvent la même curiosité et la même ouverture d’esprit. Ce qui fait la différence, ce sont moins les villes que les communautés qui se créent autour de certains lieux, collectifs ou festivals.
Vous avez aussi une forte présence en Asie, notamment en ayant co-fondé le Shi Fu Miz Festival à Hong Kong. Qu’est-ce que cette expérience vous apporte ?
Hong -Kong a une place assez unique en Asie. De part son histoire et sa localisation, c’est vraiment un endroit spécial, un vrai carrefour entre des scènes qui sont très différentes. En lançant Shi Fu Miz, on a découvert tout un écosystème de DJs, de collectifs et de passionnés extrêmement actifs et créatifs que l’on connaissait très peu depuis l’Europe. Ça nous a permis de vraiment connecter avec la scène locale mais aussi la scène régionale : la scène japonaise évidemment, mais aussi thaïlandaise, indonésienne, vietnamienne, singapourienne ou coréenne.

En 10 ans, on a surtout essayé de créer des ponts entre ces différentes scènes. Beaucoup d’artistes que l’on a invité sont devenus des amis, et inversement. Ça nous a permis de faire découvrir des artistes européens en Asie. Aujourd’hui, on a l’impression de faire partie d’une communauté qui dépasse largement Hong Kong, il y a vraiment une dimension “family” en Asie qu’on essaie de cultiver.
Vous avez aussi 6 ans de résidence sur Rinse : qu'est-ce que la radio vous apporte que le DJ set en club ne peut pas offrir ?
En réalité, notre histoire avec la radio a commencé bien avant Rinse. Pendant plusieurs années, on a animé une émission sur Le Mellotron. C’était un format beaucoup plus ouvert où l’on pouvait aller chercher des musiques du monde entier, sans forcément de lien avec le club. On pouvait passer du jazz, du highlife, de la musique brésilienne, des bandes originales ou de la soul… C’était vraiment une émission de découverte.
Avec Rinse, l’approche est un peu différente. Ça reste une radio très tournée vers la culture club, donc nos émissions sont naturellement plus orientées house, techno et musiques électroniques. Mais on essaie quand même d’y apporter notre vision et de montrer que cette musique s’inscrit dans une histoire plus large. La radio t’offre une liberté qu’on n’a pas toujours en club.
On peut aussi construire des émissions autour d’une idée ou d’un artiste. On a consacré pas mal de mixes aux productions de certains de nos invités, comme Soichi Terada ou Ceephax Acid Crew. C’est une manière de raconter leur univers autrement qu’en les invitant simplement à jouer.
Au fond, la radio c’est un peu le prolongement naturel de ce qu’on fait avec La Mamie’s. On aime faire danser les gens, mais on aime tout autant partager des disques qui nous touchent, raconter des histoires et transmettre cette curiosité musicale qui nous anime depuis le début.




