
Un constat est fait : beaucoup de line-up de la scène électronique sont encore 100% masculins. Il faut donc se questionner : pourquoi est-ce une aberration en 2026 de ne pas avoir de présence d'artistes FLINTA* sur nos line-ups ?
Aujourd'hui, s'exprimer sur ce sujet est encore tabou. La réalité c'est que cette parole n'est entendue dès lors qu'elle est relayée par des artistes majeur.es comme Marlon Hoffstadt ou des pontes comme Jane Fitz.
Quel rôle avons-nous à jouer dans cette lutte et à ce sujet, en tant que professionnel·les de la musique, médias, DJs, promoteur·ices ou encore directeur·ices artistiques ?
Quand on soulève cette question, on peut entendre la même réponse : "Soyons neutres. On ne booke pas un genre, on booke de la musique avant tout"
Mais cette "neutralité" est une illusion. Parce que dans un système déjà profondément déséquilibré, ne rien faire n'est jamais neutre. C'est entretenir activement ce déséquilibre.
"On ne booke pas un genre, on booke de la musique"
Cet argument, en apparence, peut sembler cohérent. Après tout, la musique devrait être jugée pour sa qualité, pas pour le genre de l'artiste.
Le problème avec cet argument est qu’il suppose que nous vivons dans un monde neutre. Comme si les réseaux professionnels étaient équitablement accessibles à tous·tes. Comme si, quand un homme s'installe derrière des platines, on ne supposait pas automatiquement qu'il sait ce qu'il fait, tandis qu'une personne issue des minorités de genre doit encore et toujours prouver sa légitimité technique.
Dans une précédente interview, IAMBP l'a très bien évoqué : "Il y a toujours des mecs sur le côté qui vont regarder tes transitions, comme s'ils pensaient : j'aurais pas fait ça comme ça. Soit des mecs DJ, ou des gens qui ne sont pas DJ tout court, ils sont là pour la critique."

Dire "on booke de la musique", c'est ignorer que la musique ne tombe pas du ciel. Elle est créée par des personnes qui ont eu accès à des opportunités, à des réseaux, à des scènes. Et cet accès n'est pas le même pour tout le monde.
Quand un·e programmateur·ice "reste neutre" et programme "naturellement" ce qui lui vient à l'esprit, iel ne fait pas un choix objectif. Iel puise dans un réseau, une mémoire collective, des références qui ont déjà mis de côté les artistes FLINTA* en amont. Ne rien changer, ce n'est pas être neutre.
C'est perpétuer activement un déséquilibre existant. La vraie question n'est pas "est-ce qu'on booke selon le genre ?". C'est "pourquoi, si on booke vraiment selon la qualité pure, arrive-t-on systématiquement à des line-ups quasiment masculins ?" Est-ce vraiment crédible de penser que les hommes ont naturellement plus de talent ? Ou est-ce que le système de programmation lui-même est biaisé ?

La responsabilité des petits comme des grands
Cette question concerne tout le monde : du petit collectif qui organise une soirée dans un bar aux grands festivals internationaux. Parce que c'est souvent dans ces cadres intimistes que se forgent les carrières, que se créent les premières opportunités.
Quand un collectif local fait l'effort de chercher des artistes FLINTA*, il ne fait pas qu'organiser une soirée : il envoie un message. "Vous avez votre place ici. Et nous voulons vous donner cette place." Ce déséquilibre se ressent même parfois encore plus sur ces line-ups. Le manque de moyens et la programmation que l'on va catégoriser "d'amateur·ice" renforce ces écarts.
Tout le monde se trouve érigé à cette place de programmateur·ice sans prendre conscience des enjeux qu'iels ont entre leurs mains.
Autre réalité : un gig contre un autre gig. C'est la réalité de la scène locale, un système qui engendre un cercle vicieux où les personnes issues des minorités de genre y trouvent encore moins leur place.
"Il n'y a pas assez d'artistes FLINTA sur la scène"
Autre excuse qui revient souvent.
Les organisateur·ices et collectifs affirment qu'iels aimeraient bien mettre ces artistes plus en avant, mais qu'il est difficile d'en trouver.
Qu'iels n'ont pas assez le niveau, ou qu'iels ne sont pas disponibles.
C'est faux. Et c'est important de le dire clairement.

De nombreuses plateformes comme female:pressure, Connect'her, Majeur.re, La Réf, recensent des milliers d'artistes FLINTA* à travers le monde, dans tous les genres de musiques électroniques. Le vivier existe. Il est immense. Ce qui manque, ce n'est pas le talent, c'est sa visibilité.
Le problème, c'est que les organisateur·ices cherchent souvent dans les mêmes circuits, contactent les mêmes agents, sollicitent les mêmes réseaux. Ces circuits ont été historiquement construits autour d'artistes masculins. Oui, si vous cherchez au même endroit que d'habitude, vous trouverez les mêmes profils. Chercher ces artistes demande parfois un petit effort supplémentaire. Élargir ses recherches. Consulter d'autres bases de données.
Demander des recommandations à des collectifs spécialisés. Cet effort n'est pas insurmontable, et il en vaut la peine. Chercher activement des artistes FLINTA* n'est pas une forme de discrimination positive. C'est corriger une discrimination préexistante.
Un petit effort qui vaut beaucoup
C'est là que réside toute l'importance de cette démarche.
Même si l'on ne peut pas atteindre la parité parfaite du jour au lendemain, avoir au moins une personne issue des minorités de genre dans son line-up, ce n'est pas rien. C'est déjà un signal, une ouverture.
C'est dire : "Cet·te artiste a le même statut, la même valeur, la même légitimité que n'importe quel headliner masculin." Donner de la visibilité, créer des modèles, montrer que cette place n'est pas réservée. Charlotte de Witte qui clôture la Mainstage de Tomorrowland Belgique, ce n'est pas juste "une artiste de plus dans le line-up". C'est un signal puissant envoyé à toute une génération : les personnes issues des minorités de genre peuvent être les têtes d'affiche.

Ce que nous perdons tous
Ce système nous appauvrit tous·tes. Parce que pour chaque Anetha qui a réussi à percer malgré ces obstacles, combien de talents potentiels ont abandonné en chemin ? Combien de perspectives uniques, de sonorités innovantes, d'approches artistiques différentes n'ont jamais vu le jour ?
La musique électronique s'est toujours nourrie de diversité. Elle est née dans les marges, portée par des communautés marginalisées queers, noires, latines. Elle a toujours puisé sa force dans la multiplicité des voix et des visions. Quand on limite cette diversité, on affecte la scène dans son ensemble.
L'inaction est toujours un choix
Finalement, tout revient à une question simple : voulons-nous la meilleure scène électronique possible ?
Honey Dijon, Anetha, Anthea, Jane Fitz... Ces artistes n'enrichissent pas la scène "en tant qu'artistes FLINTA*". Iels l'enrichissent parce qu'iels sont exceptionnel·les. Mais combien d'autres n'ont jamais eu leur chance ? La musique électronique a toujours été un terrain d'expérimentation, de liberté, d'ouverture.

Il serait paradoxal qu'elle perpétue aujourd'hui des exclusions qu'elle a combattues hier. Accorder une importance aux artistes FLINTA* sur les line-ups, c'est simplement vouloir que la scène soit à la hauteur de ses propres valeurs : inclusive et ouverte à tous·tes les talents.
Vous n'êtes pas programmateur·ice ? Soutenez les artistes que vous aimez et qui sont sous-représenté·es. Questionnez gentiment les line-ups déséquilibrés.
Créez un environnement accueillant.
Chaque petit geste compte. Et face à cette question, personne ne peut rester neutre. Parce que dans un système inégalitaire, l'inaction est toujours un choix.
FLINTA* est une abréviation allemande qui signifie « Frauen, Lesben, Intergeschlechtliche, nichtbinäre, trans und agender Personen », signifiant femmes, lesbiennes, personnes intersexuées, non binaires, trans et agenres.
Article rédigée par Marie Espargiliere.


.jpeg)



